J'échange bout de ciel
contre vaste misère,
j'échange ribambelle
de tout ce qui m'est cher,
j'échange mon destin
pour celui d'un foetus
j'échange trois fois rien
pour autant de fois plus
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lundi 14 juin 2010
lundi 31 août 2009
voyage en terre "ceinte"
Voyage en terre ceinte
Un homme un jour fit un voyage
Qui l’amena dans une cage
Où croassaient deux corbeaux noirs,
Sans un répit, sans un espoir.
Bien que la cage fut dorée,
Bien que radieuse, ensoleillée,
Il n’en fut pas ébloui tant
Leurs cris étaient assourdissants.
Quand il se déplace on le tâte
Pour vérifier ses blanches pattes,
Puisque l’exode est illusoire
Pour ceux qui ont les pattes noires.
Il songeait à sa femme enceinte
En foulant cette terre ceinte
De fils de fer, de barbelés,
De murs en pierre honteux dressés
Qui séparaient les deux corbeaux,
Qui séparaient les laids des beaux.
Si par malheur son nouveau-né,
Sur cette terre écartelée,
Voyait le jour sous cette nuit,
Voyait le jour en étant pris
Entre le marteau et l’enclume
Tiendrait-il l’épée ou la plume ?
Torturé par mille questions
Il faillit perdre la raison
Et ne retint de ce voyage
Que la révélation du sage
Observe mais jamais
Aux folies ne prend part
Sur le livre du Vrai
Ne s’inscrit pas l’Histoire.
Un homme un jour fit un voyage
Qui l’amena dans une cage
Où croassaient deux corbeaux noirs,
Sans un répit, sans un espoir.
Bien que la cage fut dorée,
Bien que radieuse, ensoleillée,
Il n’en fut pas ébloui tant
Leurs cris étaient assourdissants.
Quand il se déplace on le tâte
Pour vérifier ses blanches pattes,
Puisque l’exode est illusoire
Pour ceux qui ont les pattes noires.
Il songeait à sa femme enceinte
En foulant cette terre ceinte
De fils de fer, de barbelés,
De murs en pierre honteux dressés
Qui séparaient les deux corbeaux,
Qui séparaient les laids des beaux.
Si par malheur son nouveau-né,
Sur cette terre écartelée,
Voyait le jour sous cette nuit,
Voyait le jour en étant pris
Entre le marteau et l’enclume
Tiendrait-il l’épée ou la plume ?
Torturé par mille questions
Il faillit perdre la raison
Et ne retint de ce voyage
Que la révélation du sage
Observe mais jamais
Aux folies ne prend part
Sur le livre du Vrai
Ne s’inscrit pas l’Histoire.
mardi 4 août 2009
Parfois toujours
Parfois toujours
Parfois j’dis vrai, on croit qu’je mens
Parfois je crois c’que m’disent les gens
Parfois j’me fous de la misèr’ du monde
Parfois j’déprim’ la prochaine seconde
Parfois je suis un hypocrite
Parfois les non-dits, parfois la fuite
Parfois j’me soucis du r’gard des autres
Parfois ça n’me fait pas bouger l’autre
Parfois je crains quand vient la nuit
Que la détress’ l’emporte ou mêm’ l’ennui
Parfois je n’comprends pas pourquoi j’ai peur
Parfois j’ai peur de n’pas comprendre
Pourquoi la vie sèm’ le malheur
Pourquoi l’malheur nous fait apprendre
Parfois je dors, parfois je veille
Parfois j’ m’endors quand tu t’réveilles
Parfois je rêve au lieu d’agir
Parfois j’en crèv’ de tant souffrir
Parfois je pens’, parfois je suis
Le fil des jours puis je l’oublie
Parfois j’aim’, parfois j’abhorre
Parfois je saign’ quand on me mord
Parfois je crois à un destin
Quand ça m’arrang’ d’être un pantin
Parfois j’y crois mêm’ quand j’ai tort
Parfois j’suis sûr d’avoir raison
Parfois je me trouv’ tell’ment fort
Parfois je me trouv’ tell’ment con
Parfois chasseur mais parfois lièvre
Parfois je trembl’ quand j’ai la fièvre
Parfois j’suis chaud quand j’attrap’ froid
Parfois j’suis seul quand tous sont là
Parfois la joie, parfois la peine,
Parfois Van Gogh, parfois Descartes
Parfois j’me d’mand’ comment tu m’aimes
Quand tout’s les nuits je joue aux cartes
Parfois je grimpe en haut des cimes
Parfois je chute dans l’abîme
Parfois je trouv’ ça dérisoire
Parfois ça m’redonne l’espoir
Parfois tu m’traites d’égoïste
Parfois tu m’dis que tu es triste
Parfois j’essaie de t’consoler
Parfois dans l’eau un coup d’épée
Parfois j’m’éveille, je suis heureux
Parfois j’t’embrass’ sur les deux yeux
Au p’tit matin ton corps est frais
Ta peau est douce, épanouie
Parfois j’me d’mand’ comment tu fais
Pour êtr’ si belle après la nuit
Parfois au four et au moulin
Parfois un’ bonn’ bouteill’ de vin
Parfois la chanc’ m’a bien souri
Parfois j’souris d’avoir la chance
De trouver dans ce monde immense
Un petit coin de paradis
Parfois je tiens et tu l’auras
Parfois j’t’aime jusqu’au bout des doigts
Quand tes frissons me vont au cœur
Parfois tu sonn’s ma dernière heure
Toujours on se nourrit d’amour,
Ne dis : « jamais », parfois : « toujours »
Parfois j’dis vrai, on croit qu’je mens
Parfois je crois c’que m’disent les gens
Parfois j’me fous de la misèr’ du monde
Parfois j’déprim’ la prochaine seconde
Parfois je suis un hypocrite
Parfois les non-dits, parfois la fuite
Parfois j’me soucis du r’gard des autres
Parfois ça n’me fait pas bouger l’autre
Parfois je crains quand vient la nuit
Que la détress’ l’emporte ou mêm’ l’ennui
Parfois je n’comprends pas pourquoi j’ai peur
Parfois j’ai peur de n’pas comprendre
Pourquoi la vie sèm’ le malheur
Pourquoi l’malheur nous fait apprendre
Parfois je dors, parfois je veille
Parfois j’ m’endors quand tu t’réveilles
Parfois je rêve au lieu d’agir
Parfois j’en crèv’ de tant souffrir
Parfois je pens’, parfois je suis
Le fil des jours puis je l’oublie
Parfois j’aim’, parfois j’abhorre
Parfois je saign’ quand on me mord
Parfois je crois à un destin
Quand ça m’arrang’ d’être un pantin
Parfois j’y crois mêm’ quand j’ai tort
Parfois j’suis sûr d’avoir raison
Parfois je me trouv’ tell’ment fort
Parfois je me trouv’ tell’ment con
Parfois chasseur mais parfois lièvre
Parfois je trembl’ quand j’ai la fièvre
Parfois j’suis chaud quand j’attrap’ froid
Parfois j’suis seul quand tous sont là
Parfois la joie, parfois la peine,
Parfois Van Gogh, parfois Descartes
Parfois j’me d’mand’ comment tu m’aimes
Quand tout’s les nuits je joue aux cartes
Parfois je grimpe en haut des cimes
Parfois je chute dans l’abîme
Parfois je trouv’ ça dérisoire
Parfois ça m’redonne l’espoir
Parfois tu m’traites d’égoïste
Parfois tu m’dis que tu es triste
Parfois j’essaie de t’consoler
Parfois dans l’eau un coup d’épée
Parfois j’m’éveille, je suis heureux
Parfois j’t’embrass’ sur les deux yeux
Au p’tit matin ton corps est frais
Ta peau est douce, épanouie
Parfois j’me d’mand’ comment tu fais
Pour êtr’ si belle après la nuit
Parfois au four et au moulin
Parfois un’ bonn’ bouteill’ de vin
Parfois la chanc’ m’a bien souri
Parfois j’souris d’avoir la chance
De trouver dans ce monde immense
Un petit coin de paradis
Parfois je tiens et tu l’auras
Parfois j’t’aime jusqu’au bout des doigts
Quand tes frissons me vont au cœur
Parfois tu sonn’s ma dernière heure
Toujours on se nourrit d’amour,
Ne dis : « jamais », parfois : « toujours »
jeudi 5 février 2009
Face et face ; face efface
2ème volet : Le grimpeur
« Une branche, il me faut une branche. »
Ma brosse télescopique est restée dans la voiture.
« Celle-ci ? Non, trop courte. »
J’étais perdu dans le souvenir poétique du 24 décembre dernier, le jour le plus court, les sangliers, la brume, le voile de la mariée, miséricorde, côté cœur… (1)
« Celle-ci ? Non, trop épaisse. »
Pourquoi faut-il toujours que j’oublie quelque chose ? Quand ce n’est pas la brosse, c’est la magnésie, la bouteille d’eau, le crashpad, les chaussons, que sais-je encore. J’ai même confondu une fois mon survêtement (celui de Lauriane en réalité, le mien a rendu l’âme) avec mon pyjama. Allons, la brosse télescopique, c’est un moindre mal, il me reste ma brosse usuelle que je vais fixer sur une branche comme je le fais habituellement en cas de panne de cerveau.
« Une branche bon sang, je suis en pleine forêt tout de même. »
La brosse permet de nettoyer les prises saupoudrées de magnésie ou de sable ce qui limite les risques de chute par glissement (zippage en jargon bleausard). Ce sont les chutes les plus dangereuses car on n’a aucun contrôle sur leur trajectoire. Fixée sur un manche à balai télescopique, une petite brosse à dent peut brosser efficacement les prises hors d’atteinte. L’escalade est un sport dangereux. Des chutes graves, exceptionnellement mortelles, peuvent survenir, c’est indéniable. Mais la pratique de chacun à travers les routines de sécurité, les accessoires divers déjà cités, permet de réduire le risque au strict minimum. Le danger, le risque, pourquoi ces deux notions sont-elles si fréquemment confondues ? Lauriane me le faisait remarquer pas plus tard que récemment. Elle me connaît bien, ne fut sa craintive nature féminine, elle ne s’inquiéterait plus pour moi. Je ne suis pas un casse-cou, j’aime le danger mais ne prends aucun risque inconsidéré, ce serait folie quand on grimpe invariablement tous les mercredi, tous les samedi. Evaluation et maîtrise du risque…évaluation est maîtrise du risque. Si je me blesse, je le devrai à cette petite chance sur 256 qui fait chuter la martingale…
« Pourquoi je pense à une martingale moi ?…une branche…une branche…tiens, celle-ci pourrait faire l’affaire. »
« Rubis sur l’ongle » est l’une des lignes les plus pures de la forêt, c’est également ma bête noire la plus obsédante après « l’ange naïf » (auquel je dois ma dernière blessure grave : 15 avril, 4 mois d’arrêt). Dressant sa majestueuse face sud au sommet d’une butte qui domine la gorge aux chats, ses formes anguleuses ciselées à la perfection proviendraient de quelque peintre cubiste ou talentueux architecte. Son escalade raffinée et « naturelle » ne requiert aucune force physique mais une tenue de prise irréprochable et des conditions d’adhérence convenables. D’une hauteur encore raisonnable (5 mètres), certaines prises nécessitent toutefois un brossage télescopique.
« Un peu longue cette branche mais ça peut s’arranger. »
Nous sommes le mercredi 24 décembre. Le temps est stable depuis quelques jours, après une courte accalmie, les températures sont retombées avec la persistance de l’anticyclone et le vent d’est commence tout juste à chasser une humidité encore tenace sur la pierre froide. Les conditions d’adhérence par conséquent médiocres ne me laissent qu’un maigre espoir de terrasser le monstre. Quand je pars seul un jour de faible fréquentation, j’informe toujours Lauriane de ma destination et de mes projets. Ils sont au nombre de quatre aujourd’hui : le rubis, « plats de saison », « ça pelle au logis » et « la grève des nains » (numéro 31 rouge) en départ assis. Les trois derniers se situent dans mon actuel niveau de croisière (7a/7b), je serai donc déçu de ne pas en concrétiser au moins deux.
Je me sens plus fort que jamais malgré une absence de réalisation majeure datant du mois d’avril. Le rubis par ces conditions m’apporterait une confiance inébranlable pour le reste de la saison. A l’échauffement, je dévore « plats de saison » en moins de 10 minutes, gonflé « à bloc », je me jette sur le rubis et constate rapidement l’oubli de ma brosse télescopique après quelques essais prometteurs.
Chirurgicalement je pose ma branche entre deux racines dont l’éloignement me paraît adapté, je prends mon élan, je saute …crrraaac… « Je savoure cet instant comme une tranche d’irréel ». Je n’ai pas souvenir d’un tel plaisir depuis le jour où j’ai eu la mémorable faveur de pouvoir annihiler à la masse une quinzaine de grands miroirs.
« …pouvoir se gratter le dos entre les omoplates…retirer ses grosses chaussures acérées après une longue journée de marche…que la vie est douce ! »
Je brosse, je grimpe, je tombe…je brosse, je grimpe, je tombe…et deux heures de plus à tourner en rond sur ce mouvement que ma relative faiblesse côté gauche et le manque d’adhérence rendront à nouveau inaccessible. Ma vengeance s’abat sur « ça pelle au logis », joli petit surplomb tout en force que je pulvérise presque « flash » (du premier coup). Une petite marche pour récupérer l’influx et je me dirige vers « la grève des nains » qui conclura la séance. Il est 15h15, je dois plier bagage à 16h dernier délai pour ne pas retarder le repas de noël. Initialement « la grève des nains » est un bloc du circuit rouge qu’il m’arrive de grimper à l’échauffement avant de défier le rubis. En départ debout, son niveau de difficulté est 5b ce qui le place à des années lumières de mes 4 projets du jour. Cependant, il existe une extension de ce bloc qui consiste à partir assis sur la droite, ajoutant quelques mouvements tournants assez délicats. Je me familiarise doucement avec la séquence du bas : sans être d’une difficulté rédhibitoire, ses mouvements sont d’une extrême violence pour le dos qu’ils désarticulent comme un vulgaire torchon. Tout le monde m’avait prévenu, je n’aimerai pas ce bloc. A la recherche d’une séquence moins traumatisante, j’imagine une méthode en départ assis dans l’axe du surplomb. Plus belle à mon sens car plus directe, elle rejoint le départ debout en deux mouvements limpides et logiques, sans fioriture. Méthode inédite peut-être qui impose une tension axiale mais brutale dans le biceps et l’épaule droite : un petit 7b, sensiblement plus dur que la séquence classique.
Il est 15h35 quand je commence ma série d’essais décisifs. Ils sont brefs. Un seul mouvement, une demi seconde d’influx maximal, deux issues, atteindre la prise ou retomber les fesses au sol : pile ou face…prise ou fesses.
…Face, face, face… Il y a trois ans, je m’étais arraché l’épaule gauche sur un geste similaire, c’était en fin de séance comme aujourd’hui, j’avais été immobilisé pendant un long mois. A l’époque certains signes précurseurs auraient du attirer mon attention. Mais aujourd’hui, bien qu’émoussé par l’accumulation des séances hivernales et 3h30 d’efforts « par l’humidité et le froid qu’ils font » (sic) je me sens encore au meilleur de ma forme, sans aucune douleur inquiétante.
…Face, face, face… 15h50, ça y est, j’y suis, le premier mouvement est passé puis le deuxième, sans encombre, j’avance maintenant dans le départ debout, une formalité…zip…la main gauche…Je n’avais pas pris soin de brosser les prises finales salies par quelques jours d’humidité. Faute inexcusable, sanction immédiate, je chute lamentablement dans une section que je suis capable de grimper sans les pieds…face, encore…15h52, je reprends mon souffle et mes esprits :
- La séance a été satisfaisante après tout, deux jolis blocs, le rubis n’était pas en conditions et « la grève des nains » est tout comme faite…
- Ce serait tout de même plus agréable d’arriver en haut…
- Je n’aime pas ce bloc, pourquoi m’acharner dessus alors que j’en ai réalisé l’essentiel? Ce n’est même pas la méthode d’origine. A quoi bon, je vais rentrer chez moi, il est l’heure…
…15h55…
- Allez, ne te cherche pas d’excuses, tant que tu n’es pas arrivé en haut, tu n’as rien fait. Au boulot, le dernier essai sera le bon.
Chirurgicalement je pose le pied gauche en carre externe, le pied droit en interne juste en dessous, je souffle sur ma main droite pour rejeter la magnésie superflue. Délicatement mais fermement, elle vient se placer sur une petite prise inversée au milieu du surplomb alors que la main gauche se pose tout naturellement sur une micro aspérité de son rebord. Face à face avec le hasard.
« Les jeux sont faits. Rien ne va plus…Curieuse formule… »
Je prends mon élan, j’inspire et j’engage enfin toutes les ressources nerveuses et musculaires dont je dispose…crrraaac…Face et face : exécuteur le numéro 31 rouge. Je suis brusquement assailli par une vague de froid oppressante, la fatigue, la faim, le froid, tous ces ennemis muselés jusqu’ici par une implication nerveuse totale surgissent maintenant à travers la faille béante qui s’est ouverte. Blême, tremblant, j’examine avec désespoir les derniers gestes que la chaleur musculaire lénifiante m’autorise encore à réaliser. Je connais bien la suite : le déclin, la souffrance croissante puis l’immobilité totale pendant un mois au moins. Bientôt je ne supporterai même plus le poids de mon propre bras, je serai obligé de le soutenir à l’aide de mon bras gauche. En attendant, je dois ranger mes affaires au plus vite et filer à la voiture tant que la douleur est vivable. Vidé de mes forces, mon seul bras gauche peine à transporter le lourd matériel. Après quelques pauses indispensables, j’accède au parking, mon épaule endolorie a perdu toute motricité mais supporte encore le poids de son bras. Je m’assieds au volant et fais le point, je mets enfin le doigt sur la seule bonne raison d’y croire encore : la boîte de vitesse de ma voiture est automatique, je vais pouvoir rentrer sans appeler de l’aide.
Le 31 rouge m’aura été fatal, je le connaissais bien pourtant. 31 comme 31 jours de pénitence, plus de piano, plus d’escalade et ma petite fille qui devra se passer des bras de son père. Plus rien. Face efface.
(1) : voir "le jour le plus court", décembre 2007
2ème volet : Le grimpeur
« Une branche, il me faut une branche. »
Ma brosse télescopique est restée dans la voiture.
« Celle-ci ? Non, trop courte. »
J’étais perdu dans le souvenir poétique du 24 décembre dernier, le jour le plus court, les sangliers, la brume, le voile de la mariée, miséricorde, côté cœur… (1)
« Celle-ci ? Non, trop épaisse. »
Pourquoi faut-il toujours que j’oublie quelque chose ? Quand ce n’est pas la brosse, c’est la magnésie, la bouteille d’eau, le crashpad, les chaussons, que sais-je encore. J’ai même confondu une fois mon survêtement (celui de Lauriane en réalité, le mien a rendu l’âme) avec mon pyjama. Allons, la brosse télescopique, c’est un moindre mal, il me reste ma brosse usuelle que je vais fixer sur une branche comme je le fais habituellement en cas de panne de cerveau.
« Une branche bon sang, je suis en pleine forêt tout de même. »
La brosse permet de nettoyer les prises saupoudrées de magnésie ou de sable ce qui limite les risques de chute par glissement (zippage en jargon bleausard). Ce sont les chutes les plus dangereuses car on n’a aucun contrôle sur leur trajectoire. Fixée sur un manche à balai télescopique, une petite brosse à dent peut brosser efficacement les prises hors d’atteinte. L’escalade est un sport dangereux. Des chutes graves, exceptionnellement mortelles, peuvent survenir, c’est indéniable. Mais la pratique de chacun à travers les routines de sécurité, les accessoires divers déjà cités, permet de réduire le risque au strict minimum. Le danger, le risque, pourquoi ces deux notions sont-elles si fréquemment confondues ? Lauriane me le faisait remarquer pas plus tard que récemment. Elle me connaît bien, ne fut sa craintive nature féminine, elle ne s’inquiéterait plus pour moi. Je ne suis pas un casse-cou, j’aime le danger mais ne prends aucun risque inconsidéré, ce serait folie quand on grimpe invariablement tous les mercredi, tous les samedi. Evaluation et maîtrise du risque…évaluation est maîtrise du risque. Si je me blesse, je le devrai à cette petite chance sur 256 qui fait chuter la martingale…
« Pourquoi je pense à une martingale moi ?…une branche…une branche…tiens, celle-ci pourrait faire l’affaire. »
« Rubis sur l’ongle » est l’une des lignes les plus pures de la forêt, c’est également ma bête noire la plus obsédante après « l’ange naïf » (auquel je dois ma dernière blessure grave : 15 avril, 4 mois d’arrêt). Dressant sa majestueuse face sud au sommet d’une butte qui domine la gorge aux chats, ses formes anguleuses ciselées à la perfection proviendraient de quelque peintre cubiste ou talentueux architecte. Son escalade raffinée et « naturelle » ne requiert aucune force physique mais une tenue de prise irréprochable et des conditions d’adhérence convenables. D’une hauteur encore raisonnable (5 mètres), certaines prises nécessitent toutefois un brossage télescopique.
« Un peu longue cette branche mais ça peut s’arranger. »
Nous sommes le mercredi 24 décembre. Le temps est stable depuis quelques jours, après une courte accalmie, les températures sont retombées avec la persistance de l’anticyclone et le vent d’est commence tout juste à chasser une humidité encore tenace sur la pierre froide. Les conditions d’adhérence par conséquent médiocres ne me laissent qu’un maigre espoir de terrasser le monstre. Quand je pars seul un jour de faible fréquentation, j’informe toujours Lauriane de ma destination et de mes projets. Ils sont au nombre de quatre aujourd’hui : le rubis, « plats de saison », « ça pelle au logis » et « la grève des nains » (numéro 31 rouge) en départ assis. Les trois derniers se situent dans mon actuel niveau de croisière (7a/7b), je serai donc déçu de ne pas en concrétiser au moins deux.
Je me sens plus fort que jamais malgré une absence de réalisation majeure datant du mois d’avril. Le rubis par ces conditions m’apporterait une confiance inébranlable pour le reste de la saison. A l’échauffement, je dévore « plats de saison » en moins de 10 minutes, gonflé « à bloc », je me jette sur le rubis et constate rapidement l’oubli de ma brosse télescopique après quelques essais prometteurs.
Chirurgicalement je pose ma branche entre deux racines dont l’éloignement me paraît adapté, je prends mon élan, je saute …crrraaac… « Je savoure cet instant comme une tranche d’irréel ». Je n’ai pas souvenir d’un tel plaisir depuis le jour où j’ai eu la mémorable faveur de pouvoir annihiler à la masse une quinzaine de grands miroirs.
« …pouvoir se gratter le dos entre les omoplates…retirer ses grosses chaussures acérées après une longue journée de marche…que la vie est douce ! »
Je brosse, je grimpe, je tombe…je brosse, je grimpe, je tombe…et deux heures de plus à tourner en rond sur ce mouvement que ma relative faiblesse côté gauche et le manque d’adhérence rendront à nouveau inaccessible. Ma vengeance s’abat sur « ça pelle au logis », joli petit surplomb tout en force que je pulvérise presque « flash » (du premier coup). Une petite marche pour récupérer l’influx et je me dirige vers « la grève des nains » qui conclura la séance. Il est 15h15, je dois plier bagage à 16h dernier délai pour ne pas retarder le repas de noël. Initialement « la grève des nains » est un bloc du circuit rouge qu’il m’arrive de grimper à l’échauffement avant de défier le rubis. En départ debout, son niveau de difficulté est 5b ce qui le place à des années lumières de mes 4 projets du jour. Cependant, il existe une extension de ce bloc qui consiste à partir assis sur la droite, ajoutant quelques mouvements tournants assez délicats. Je me familiarise doucement avec la séquence du bas : sans être d’une difficulté rédhibitoire, ses mouvements sont d’une extrême violence pour le dos qu’ils désarticulent comme un vulgaire torchon. Tout le monde m’avait prévenu, je n’aimerai pas ce bloc. A la recherche d’une séquence moins traumatisante, j’imagine une méthode en départ assis dans l’axe du surplomb. Plus belle à mon sens car plus directe, elle rejoint le départ debout en deux mouvements limpides et logiques, sans fioriture. Méthode inédite peut-être qui impose une tension axiale mais brutale dans le biceps et l’épaule droite : un petit 7b, sensiblement plus dur que la séquence classique.
Il est 15h35 quand je commence ma série d’essais décisifs. Ils sont brefs. Un seul mouvement, une demi seconde d’influx maximal, deux issues, atteindre la prise ou retomber les fesses au sol : pile ou face…prise ou fesses.
…Face, face, face… Il y a trois ans, je m’étais arraché l’épaule gauche sur un geste similaire, c’était en fin de séance comme aujourd’hui, j’avais été immobilisé pendant un long mois. A l’époque certains signes précurseurs auraient du attirer mon attention. Mais aujourd’hui, bien qu’émoussé par l’accumulation des séances hivernales et 3h30 d’efforts « par l’humidité et le froid qu’ils font » (sic) je me sens encore au meilleur de ma forme, sans aucune douleur inquiétante.
…Face, face, face… 15h50, ça y est, j’y suis, le premier mouvement est passé puis le deuxième, sans encombre, j’avance maintenant dans le départ debout, une formalité…zip…la main gauche…Je n’avais pas pris soin de brosser les prises finales salies par quelques jours d’humidité. Faute inexcusable, sanction immédiate, je chute lamentablement dans une section que je suis capable de grimper sans les pieds…face, encore…15h52, je reprends mon souffle et mes esprits :
- La séance a été satisfaisante après tout, deux jolis blocs, le rubis n’était pas en conditions et « la grève des nains » est tout comme faite…
- Ce serait tout de même plus agréable d’arriver en haut…
- Je n’aime pas ce bloc, pourquoi m’acharner dessus alors que j’en ai réalisé l’essentiel? Ce n’est même pas la méthode d’origine. A quoi bon, je vais rentrer chez moi, il est l’heure…
…15h55…
- Allez, ne te cherche pas d’excuses, tant que tu n’es pas arrivé en haut, tu n’as rien fait. Au boulot, le dernier essai sera le bon.
Chirurgicalement je pose le pied gauche en carre externe, le pied droit en interne juste en dessous, je souffle sur ma main droite pour rejeter la magnésie superflue. Délicatement mais fermement, elle vient se placer sur une petite prise inversée au milieu du surplomb alors que la main gauche se pose tout naturellement sur une micro aspérité de son rebord. Face à face avec le hasard.
« Les jeux sont faits. Rien ne va plus…Curieuse formule… »
Je prends mon élan, j’inspire et j’engage enfin toutes les ressources nerveuses et musculaires dont je dispose…crrraaac…Face et face : exécuteur le numéro 31 rouge. Je suis brusquement assailli par une vague de froid oppressante, la fatigue, la faim, le froid, tous ces ennemis muselés jusqu’ici par une implication nerveuse totale surgissent maintenant à travers la faille béante qui s’est ouverte. Blême, tremblant, j’examine avec désespoir les derniers gestes que la chaleur musculaire lénifiante m’autorise encore à réaliser. Je connais bien la suite : le déclin, la souffrance croissante puis l’immobilité totale pendant un mois au moins. Bientôt je ne supporterai même plus le poids de mon propre bras, je serai obligé de le soutenir à l’aide de mon bras gauche. En attendant, je dois ranger mes affaires au plus vite et filer à la voiture tant que la douleur est vivable. Vidé de mes forces, mon seul bras gauche peine à transporter le lourd matériel. Après quelques pauses indispensables, j’accède au parking, mon épaule endolorie a perdu toute motricité mais supporte encore le poids de son bras. Je m’assieds au volant et fais le point, je mets enfin le doigt sur la seule bonne raison d’y croire encore : la boîte de vitesse de ma voiture est automatique, je vais pouvoir rentrer sans appeler de l’aide.
Le 31 rouge m’aura été fatal, je le connaissais bien pourtant. 31 comme 31 jours de pénitence, plus de piano, plus d’escalade et ma petite fille qui devra se passer des bras de son père. Plus rien. Face efface.
(1) : voir "le jour le plus court", décembre 2007
jeudi 29 janvier 2009
Face et face ; face efface
1er acte : Le joueur
Il jouait la martingale. Mercredi soir et samedi soir, invariablement. Dans les premiers temps, les gérants du casino s’étaient méfiés de ce joueur insolite qui, pour un gain insignifiant de quelques roubles, en misait régulièrement des centaines avec un sang froid déconcertant. A force d’observer leurs clients, ils repéraient aisément ceux que la fortune avait croisés, il n’en était pas. Les maigres sommes accumulées en quelques martingales, il les dépensait intégralement au black jack puis quittait la salle discrètement. On l’autorisa tacitement à poursuivre son petit jeu, les croupiers souhaitaient même qu’il échappât au désastre, les rares paroles qu’il leur adressait étaient toujours empreintes de gentillesse parfois même d’un certain humour. De sa vie on savait peu de choses, il était arrivé en ville quelques mois plus tôt, louait une chambre au nom de Gabriel Donnelac dans un hôtel modeste mais correct. On ignorait son métier mais il disparaissait parfois une semaine entière, au retour il semblait visiblement éprouvé, les traits marqués par l’effort. Une femme lui rendait visite de temps à autre, toujours la même. Belle, elle portait une alliance, des vêtements de couleurs vives que sa simplicité naturelle parvenait à rendre discrètes. Elle lui adressait des signes de regret teinté de résignation, il répondait de tendresse et d’excuses entremêlées. L’aimait-il ? Etait-ce sa femme ? Il ne portait pas d’alliance mais il lui était fidèle, appréciant par ailleurs la compagnie féminine. Il passait ses journées au vent, vers des chemins que nul autre n’avait encore foulés. Son regard était brûlant ou égaré, des lueurs de passions et de luttes ancestrales se dérobaient, qu’il n’avait plus la force de retenir.
Ce mercredi 24 décembre, il entra vers 20 heures. Chaque fois qu’il s’éclipsait de la sorte, les employés se demandaient s’il réapparaîtrait le mercredi suivant. Il salua aimablement, on lui répondit avec un entrain sincère. Traditionnellement quelqu’un se dévouait alors pour lui demander :
-« Alors, ça c’est bien passé cette semaine ? »
Il répondait généralement de façon évasive et embarrassée :
-« Bien, bien… »
Parfois lorsqu’une femme s’était dévouée, il souriait d’un air mystérieux et taquin :
-« Très bien, merci, et vous ? »
Ce fut le cas ce jour-ci. Il chercha une table pour jouer ses martingales. Une croupière, souriante de préférence (elles étaient toutes ravissantes), une roulette peu fréquentée, « suffisaient » à son bonheur. De façon générale, il n’aimait guère les hommes. D’une clairvoyance terrifiante, comme Cyrano passant de vie à trépas, il ne pouvait s’empêcher de lire dans leur regard le reflet abhorré de ses propres hantises : l’orgueil, l’égoïsme, la lâcheté, la sottise… Les vices féminins lui semblaient plus légers, moins étouffants. Il trouva une table et s’y assit confortablement. Premier jeton, 10 roubles. Après une semaine d’abstinence, « il savourait cet instant comme une tranche d’irréel ». Enfin, scandée d’une voix claire, irréfutable, la sentence tant attendue envahit la table de son incompréhensible évidence :
-« Rien ne va plus »
Cette phrase le plongeait instantanément dans un abîme de perplexité. Trois négations en quatre mots, le cerveau le plus rigoureux s’y perdrait. Il s’interrogeait souvent sur sa pertinence grammaticale : « plus rien ne va » lui semblait plus juste mais il décelait une sorte de beauté, de poésie indescriptible dans l’absurde simplicité de cette formule. La croupière lui adressa furtivement un sourire complice. Peut-être se doutait-elle de ses égarements intellectuels.
Il avait joué pair et ramassa deux jetons quand la bille s’immobilisa sur le numéro 32. L’argent ne l’intéressait pas, il aimait les chiffres, s’enthousiasmait à identifier des combinaisons invraisemblables : dates de naissance, nombres premiers, séries de multiples…Plus rien ne le surprenait (ou « rien ne le surprenait plus » ?), il n’enviait pas les gains improbables, ne plaignait pas les ruines dévastatrices. Il jouait la martingale parce qu’il voulait voir, voir combien de temps durerait sa chance, voir les combinaisons les plus folles qui jailliraient de l’imagination inépuisable du hasard, voir le regard admiratif des croupières fascinées par la détermination d’un homme qui courait immanquablement à sa perte : l’orgueil bien sûr, le plus redoutable ennemi.
Le déroulement d’une martingale est excessivement simple, on joue systématiquement à une chance sur deux à partir d’une mise initiale minimale. En cas de perte, on recommence en doublant la mise ce qui permet de compenser les pertes accumulées et de générer un gain équivalent à la mise minimale de départ. Le plafond de mise autorisé permet d’enchaîner ainsi sept déconvenues successives, la huitième entraînant la perte de l’ensemble des sommes mises en jeu : situation rare (1 chance sur 256 environ) mais catastrophique pour un joueur non fortuné. La martingale est un jeu dangereux, à faible risque et faible gain. La confusion entre le danger et le risque est étrangement commune jusque dans nos actes les plus quotidiens, à ses yeux la distinction était capitale. Le loto est un jeu risqué mais représentant un faible danger : risqué car les chances de succès sont infimes, peu dangereux car la somme perdue est dérisoire. Gabriel ne jouait jamais au loto, il n’aimait pas perdre, encore moins perdre sans gloire. Il perdrait pourtant, inévitablement, mais à chaque fois qu’il commençait une nouvelle martingale, il avait à nouveau 255 chances sur 256 de gagner : cette paradoxale ironie lui plaisait, encore un miracle du hasard. Il perdrait 2500 roubles environ, ce qui le priverait de toit et de moyen de subsistance pendant un long mois : l’économie lui était étrangère, l’argent superflu, il le distribuait à droite à gauche, l’égarait parfois à travers quelque poche trouée ou simplement par inadvertance. Les soirs où il n’était pas au casino, il tirait souvent à pile ou face, simulant des martingales. Personne mieux que lui ne le savait : le hasard ne se contente pas d’alterner toujours face et pile, il vient un jour, où caprice, obstination, l’entraîneront à tirer inlassablement face et face.
Sur sa deuxième martingale il joua encore pair. La roulette tourbillonna trois fois, offrant successivement le 1, le 9 puis le 27, l’année de naissance de son père. Un geste imperceptible, la croupière comprit qu’il avait repéré une combinaison remarquable. Elle n’osa pas lui demander, ce devait être personnel, autrement il l’eût déjà proposée à haute voix. Il s’exclama pourtant :
-« Trois puissances de trois, un peu moins d’une chance sur 729 ».
Les plus obtus ne comprirent pas un traître mot. Un joueur protesta même :
-« 1, ce n’est pas une puissance de 3 ! »
Il ne prit pas la peine de répondre, quelques « ah non », « mais si » fusèrent en pagaille, il n’y prit garde non plus, perdu dans un bref calcul. Doucement la croupière demanda :
-« Pourquoi une sur 729 ? »
-« Parce qu’il y a 4 puissances de 3 entre 0 et 36, ce qui nous donne presque une chance sur neuf. Plus précisément on obtient 64 chances sur 50653. »
-« Vous avez calculé ça aussi vite ? » s’étonna-t-elle.
-« 37x37 = 1369, tous les joueurs savent cela. Ensuite 1369, c’est presque 1370, multiplié par 37 ça donne 37000 + 37x370 donc 10 fois 1369 = 13690. Il ne reste plus qu’à retirer 37 pour avoir 37x1369. »
Elle n’avait pas suivi en détail mais comprit l’idée. Drôle de bonhomme, mais elle restait persuadée qu’une autre combinaison lui avait d’abord traversé l’esprit. Sa timidité l’emporta sur sa curiosité, elle s’abstint encore.
La bille crépita de nouveau dans une valse aléatoire et vint s’échouer sur le 0 qui, faut-il le préciser, n’est pas considéré comme pair à la roulette. Un chanceux gagna plus de 1000 roubles et l’admiration du public. La croupière s’extasia dans le seul but de récolter quelque juteux pourboire, l’homme à la martingale la félicita d’un clin d’œil du succès de son manège. Il ne s’inquiétait pas le moins du monde, quatre défaites de rang, c’était la routine. Depuis qu’il jouait dans ce casino, il était déjà parvenu à deux reprises à sept défaites, sans conséquence. Il resta sur pair et observa avec considération la nouvelle occurrence du chiffre 0.
-« Voilà notre fameuse chance sur 1369. » dit-il.
Bien plus rare encore que l’échec d’une martingale. Il savait apprécier ces choses-là à leur « juste » valeur : évaluation et maîtrise du risque…évaluation est maîtrise du risque. A partir de cet instant il ne comptait encore qu’une chance sur huit d’échouer, c’était raisonnable. La croupière, cependant, y vit un signe du destin, elle était superstitieuse bien qu’intelligente. Elle voulut lui conseiller d’arrêter mais craignit de s’exposer à une remarque moqueuse, pourquoi d’ailleurs s’inquiétait-elle à ce point pour cet inconnu ? Autour de la table tout le monde remarqua son trouble mais personne ne dit mot, elle sentit le sang affluer vers ses joues claires, elle rougit intensément. Afin de ne pas accentuer son embarras, Gabriel feignit n’avoir rien vu. Il ne la jugea pas, certains des cerveaux les plus solides qu’il avait croisés étaient sujets à la superstition ou autres croyances surprenantes, c’était probablement instinctif. Lui ne croyait en rien, se contentait d’observer, pourtant il lui arrivait de trembler ou de pleurer devant un écran de cinéma, c’était probablement instinctif. Sans rien montrer de son côté, il se sentait touché par cette douce sollicitude féminine, mais il joua pair à nouveau.
-« James Bond ! » les autres joueurs s’étaient pris au jeu des chiffres, le 7 après le double 0 ne passa pas inaperçu, cela provenait de ce cher monsieur qui ignorait présomptueusement que 30 valait 1. La tablée s’esclaffa mais fut rapidement gagnée par la tension qui grandissait à mesure que les joues de la croupière se séparaient de leur charmante teinte rosée. 6 échecs, il s’en était déjà sorti indemne par 5 fois dans ce casino, elle y avait assisté 2 fois dont une à sept échecs : jamais elle n’avait ressenti cette angoisse auparavant. Comble de l’irrationnel, elle cherchait désespérément le réconfort dans le regard limpide de Gabriel qui restait impassible comme à l’accoutumée. Il aimait ces moments, il vivait pour eux, il avait tout sacrifié pour eux. La présence d’une croupière quelque peu émotive ne gâchait rien à son plaisir. Malgré la tension qui régnait il gardait une confiance aveugle « en son étoile », plus précisément, il s’efforçait de ne jamais oublier qu’il lui resterait jusqu’au dernier instant au moins une chance sur deux de s’en sortir.
Pair, la roue tourna, la croupière ferma les yeux, elle fut assaillie par une vague de froid oppressante. Le 19 avait jeté un silence de mort sur la table. Gabriel constata que tout le monde avait perdu sur ce tirage, ce qui avait certainement contribué au mutisme général. Personne ne remarqua cette nouvelle étrangeté, pas même la croupière qui ne parvenait plus à sauver les apparences, blême, tremblante. Gabriel exultait : face à face avec le hasard. Que lui réserverait-il cette fois ? Un ordinaire face et pile ou un terrible face et face.
Pair, une dernière fois, 1280 roubles.
-« Les jeux sont faits. Plus rien ne va. »
Il tressaillit. Comment savait-elle ? Non, c’était impossible, encore une invraisemblable coïncidence…Elle n’avait plus le courage de le regarder, ses yeux étaient rivés sur la petite bille endiablée qui n’en finissait de voltiger à tout va. Dans son état de nervosité, elle ne pouvait plus suivre sa complexe trajectoire, s’attachait aux brefs instants de répits : un soupir sur le 15, une esquisse de 27, un soupçon de 19. Impair toujours impair, elle suffoquait, se mordait les lèvres jusqu’au sang. Tous les souffles et la bille s’arrêtèrent à l’unisson, le verdict était tombé : face et face, exécuteur le 31.
31, le 13 inversé, 31, comme 31 jours de pénitence. Non sans panache, il lança ses derniers jetons au personnel et se leva dans une atmosphère dramatique, personne ne savait pourtant que ce diable d’homme n’avait plus le moindre rouble en poche pour se nourrir et se loger un mois entier. La croupière se fit remplacer et le suivit aux vestiaires, elle voulut lui parler mais ne trouva rien de mieux qu’un timide :
-« Le double 0 c’était mauvais signe ! »
Il répondit en riant :
-« ‘ Fallait le dire un peu plus tôt, ma chérie. »
Elle regretta ses paroles mais se rassura en le voyant toujours égal à lui-même. Ces 2500 roubles ne représentaient peut-être pas grand-chose pour lui. Il ne la détrompa pas. Il avait vu ce qu’il était venu voir, il n’avait plus rien à faire ici. Cette charmante croupière lui laisserait un souvenir impérissable mais rien de plus, il avait étrangement besoin de rester fidèle à celle qu’il avait abandonnée.
-« A propos », dit-il subitement, « 1 9 27 c’était aussi l’année de naissance de mon père.»
Elle resta un moment médusée, puis esquissa un sourire. Elle aurait préféré un numéro de téléphone mais c’était toujours ça. Son regard trahit ses pensées. Il répondit de tendresse et d’excuses entremêlées et la quitta sans aucun regret. Face efface.
1er acte : Le joueur
Il jouait la martingale. Mercredi soir et samedi soir, invariablement. Dans les premiers temps, les gérants du casino s’étaient méfiés de ce joueur insolite qui, pour un gain insignifiant de quelques roubles, en misait régulièrement des centaines avec un sang froid déconcertant. A force d’observer leurs clients, ils repéraient aisément ceux que la fortune avait croisés, il n’en était pas. Les maigres sommes accumulées en quelques martingales, il les dépensait intégralement au black jack puis quittait la salle discrètement. On l’autorisa tacitement à poursuivre son petit jeu, les croupiers souhaitaient même qu’il échappât au désastre, les rares paroles qu’il leur adressait étaient toujours empreintes de gentillesse parfois même d’un certain humour. De sa vie on savait peu de choses, il était arrivé en ville quelques mois plus tôt, louait une chambre au nom de Gabriel Donnelac dans un hôtel modeste mais correct. On ignorait son métier mais il disparaissait parfois une semaine entière, au retour il semblait visiblement éprouvé, les traits marqués par l’effort. Une femme lui rendait visite de temps à autre, toujours la même. Belle, elle portait une alliance, des vêtements de couleurs vives que sa simplicité naturelle parvenait à rendre discrètes. Elle lui adressait des signes de regret teinté de résignation, il répondait de tendresse et d’excuses entremêlées. L’aimait-il ? Etait-ce sa femme ? Il ne portait pas d’alliance mais il lui était fidèle, appréciant par ailleurs la compagnie féminine. Il passait ses journées au vent, vers des chemins que nul autre n’avait encore foulés. Son regard était brûlant ou égaré, des lueurs de passions et de luttes ancestrales se dérobaient, qu’il n’avait plus la force de retenir.
Ce mercredi 24 décembre, il entra vers 20 heures. Chaque fois qu’il s’éclipsait de la sorte, les employés se demandaient s’il réapparaîtrait le mercredi suivant. Il salua aimablement, on lui répondit avec un entrain sincère. Traditionnellement quelqu’un se dévouait alors pour lui demander :
-« Alors, ça c’est bien passé cette semaine ? »
Il répondait généralement de façon évasive et embarrassée :
-« Bien, bien… »
Parfois lorsqu’une femme s’était dévouée, il souriait d’un air mystérieux et taquin :
-« Très bien, merci, et vous ? »
Ce fut le cas ce jour-ci. Il chercha une table pour jouer ses martingales. Une croupière, souriante de préférence (elles étaient toutes ravissantes), une roulette peu fréquentée, « suffisaient » à son bonheur. De façon générale, il n’aimait guère les hommes. D’une clairvoyance terrifiante, comme Cyrano passant de vie à trépas, il ne pouvait s’empêcher de lire dans leur regard le reflet abhorré de ses propres hantises : l’orgueil, l’égoïsme, la lâcheté, la sottise… Les vices féminins lui semblaient plus légers, moins étouffants. Il trouva une table et s’y assit confortablement. Premier jeton, 10 roubles. Après une semaine d’abstinence, « il savourait cet instant comme une tranche d’irréel ». Enfin, scandée d’une voix claire, irréfutable, la sentence tant attendue envahit la table de son incompréhensible évidence :
-« Rien ne va plus »
Cette phrase le plongeait instantanément dans un abîme de perplexité. Trois négations en quatre mots, le cerveau le plus rigoureux s’y perdrait. Il s’interrogeait souvent sur sa pertinence grammaticale : « plus rien ne va » lui semblait plus juste mais il décelait une sorte de beauté, de poésie indescriptible dans l’absurde simplicité de cette formule. La croupière lui adressa furtivement un sourire complice. Peut-être se doutait-elle de ses égarements intellectuels.
Il avait joué pair et ramassa deux jetons quand la bille s’immobilisa sur le numéro 32. L’argent ne l’intéressait pas, il aimait les chiffres, s’enthousiasmait à identifier des combinaisons invraisemblables : dates de naissance, nombres premiers, séries de multiples…Plus rien ne le surprenait (ou « rien ne le surprenait plus » ?), il n’enviait pas les gains improbables, ne plaignait pas les ruines dévastatrices. Il jouait la martingale parce qu’il voulait voir, voir combien de temps durerait sa chance, voir les combinaisons les plus folles qui jailliraient de l’imagination inépuisable du hasard, voir le regard admiratif des croupières fascinées par la détermination d’un homme qui courait immanquablement à sa perte : l’orgueil bien sûr, le plus redoutable ennemi.
Le déroulement d’une martingale est excessivement simple, on joue systématiquement à une chance sur deux à partir d’une mise initiale minimale. En cas de perte, on recommence en doublant la mise ce qui permet de compenser les pertes accumulées et de générer un gain équivalent à la mise minimale de départ. Le plafond de mise autorisé permet d’enchaîner ainsi sept déconvenues successives, la huitième entraînant la perte de l’ensemble des sommes mises en jeu : situation rare (1 chance sur 256 environ) mais catastrophique pour un joueur non fortuné. La martingale est un jeu dangereux, à faible risque et faible gain. La confusion entre le danger et le risque est étrangement commune jusque dans nos actes les plus quotidiens, à ses yeux la distinction était capitale. Le loto est un jeu risqué mais représentant un faible danger : risqué car les chances de succès sont infimes, peu dangereux car la somme perdue est dérisoire. Gabriel ne jouait jamais au loto, il n’aimait pas perdre, encore moins perdre sans gloire. Il perdrait pourtant, inévitablement, mais à chaque fois qu’il commençait une nouvelle martingale, il avait à nouveau 255 chances sur 256 de gagner : cette paradoxale ironie lui plaisait, encore un miracle du hasard. Il perdrait 2500 roubles environ, ce qui le priverait de toit et de moyen de subsistance pendant un long mois : l’économie lui était étrangère, l’argent superflu, il le distribuait à droite à gauche, l’égarait parfois à travers quelque poche trouée ou simplement par inadvertance. Les soirs où il n’était pas au casino, il tirait souvent à pile ou face, simulant des martingales. Personne mieux que lui ne le savait : le hasard ne se contente pas d’alterner toujours face et pile, il vient un jour, où caprice, obstination, l’entraîneront à tirer inlassablement face et face.
Sur sa deuxième martingale il joua encore pair. La roulette tourbillonna trois fois, offrant successivement le 1, le 9 puis le 27, l’année de naissance de son père. Un geste imperceptible, la croupière comprit qu’il avait repéré une combinaison remarquable. Elle n’osa pas lui demander, ce devait être personnel, autrement il l’eût déjà proposée à haute voix. Il s’exclama pourtant :
-« Trois puissances de trois, un peu moins d’une chance sur 729 ».
Les plus obtus ne comprirent pas un traître mot. Un joueur protesta même :
-« 1, ce n’est pas une puissance de 3 ! »
Il ne prit pas la peine de répondre, quelques « ah non », « mais si » fusèrent en pagaille, il n’y prit garde non plus, perdu dans un bref calcul. Doucement la croupière demanda :
-« Pourquoi une sur 729 ? »
-« Parce qu’il y a 4 puissances de 3 entre 0 et 36, ce qui nous donne presque une chance sur neuf. Plus précisément on obtient 64 chances sur 50653. »
-« Vous avez calculé ça aussi vite ? » s’étonna-t-elle.
-« 37x37 = 1369, tous les joueurs savent cela. Ensuite 1369, c’est presque 1370, multiplié par 37 ça donne 37000 + 37x370 donc 10 fois 1369 = 13690. Il ne reste plus qu’à retirer 37 pour avoir 37x1369. »
Elle n’avait pas suivi en détail mais comprit l’idée. Drôle de bonhomme, mais elle restait persuadée qu’une autre combinaison lui avait d’abord traversé l’esprit. Sa timidité l’emporta sur sa curiosité, elle s’abstint encore.
La bille crépita de nouveau dans une valse aléatoire et vint s’échouer sur le 0 qui, faut-il le préciser, n’est pas considéré comme pair à la roulette. Un chanceux gagna plus de 1000 roubles et l’admiration du public. La croupière s’extasia dans le seul but de récolter quelque juteux pourboire, l’homme à la martingale la félicita d’un clin d’œil du succès de son manège. Il ne s’inquiétait pas le moins du monde, quatre défaites de rang, c’était la routine. Depuis qu’il jouait dans ce casino, il était déjà parvenu à deux reprises à sept défaites, sans conséquence. Il resta sur pair et observa avec considération la nouvelle occurrence du chiffre 0.
-« Voilà notre fameuse chance sur 1369. » dit-il.
Bien plus rare encore que l’échec d’une martingale. Il savait apprécier ces choses-là à leur « juste » valeur : évaluation et maîtrise du risque…évaluation est maîtrise du risque. A partir de cet instant il ne comptait encore qu’une chance sur huit d’échouer, c’était raisonnable. La croupière, cependant, y vit un signe du destin, elle était superstitieuse bien qu’intelligente. Elle voulut lui conseiller d’arrêter mais craignit de s’exposer à une remarque moqueuse, pourquoi d’ailleurs s’inquiétait-elle à ce point pour cet inconnu ? Autour de la table tout le monde remarqua son trouble mais personne ne dit mot, elle sentit le sang affluer vers ses joues claires, elle rougit intensément. Afin de ne pas accentuer son embarras, Gabriel feignit n’avoir rien vu. Il ne la jugea pas, certains des cerveaux les plus solides qu’il avait croisés étaient sujets à la superstition ou autres croyances surprenantes, c’était probablement instinctif. Lui ne croyait en rien, se contentait d’observer, pourtant il lui arrivait de trembler ou de pleurer devant un écran de cinéma, c’était probablement instinctif. Sans rien montrer de son côté, il se sentait touché par cette douce sollicitude féminine, mais il joua pair à nouveau.
-« James Bond ! » les autres joueurs s’étaient pris au jeu des chiffres, le 7 après le double 0 ne passa pas inaperçu, cela provenait de ce cher monsieur qui ignorait présomptueusement que 30 valait 1. La tablée s’esclaffa mais fut rapidement gagnée par la tension qui grandissait à mesure que les joues de la croupière se séparaient de leur charmante teinte rosée. 6 échecs, il s’en était déjà sorti indemne par 5 fois dans ce casino, elle y avait assisté 2 fois dont une à sept échecs : jamais elle n’avait ressenti cette angoisse auparavant. Comble de l’irrationnel, elle cherchait désespérément le réconfort dans le regard limpide de Gabriel qui restait impassible comme à l’accoutumée. Il aimait ces moments, il vivait pour eux, il avait tout sacrifié pour eux. La présence d’une croupière quelque peu émotive ne gâchait rien à son plaisir. Malgré la tension qui régnait il gardait une confiance aveugle « en son étoile », plus précisément, il s’efforçait de ne jamais oublier qu’il lui resterait jusqu’au dernier instant au moins une chance sur deux de s’en sortir.
Pair, la roue tourna, la croupière ferma les yeux, elle fut assaillie par une vague de froid oppressante. Le 19 avait jeté un silence de mort sur la table. Gabriel constata que tout le monde avait perdu sur ce tirage, ce qui avait certainement contribué au mutisme général. Personne ne remarqua cette nouvelle étrangeté, pas même la croupière qui ne parvenait plus à sauver les apparences, blême, tremblante. Gabriel exultait : face à face avec le hasard. Que lui réserverait-il cette fois ? Un ordinaire face et pile ou un terrible face et face.
Pair, une dernière fois, 1280 roubles.
-« Les jeux sont faits. Plus rien ne va. »
Il tressaillit. Comment savait-elle ? Non, c’était impossible, encore une invraisemblable coïncidence…Elle n’avait plus le courage de le regarder, ses yeux étaient rivés sur la petite bille endiablée qui n’en finissait de voltiger à tout va. Dans son état de nervosité, elle ne pouvait plus suivre sa complexe trajectoire, s’attachait aux brefs instants de répits : un soupir sur le 15, une esquisse de 27, un soupçon de 19. Impair toujours impair, elle suffoquait, se mordait les lèvres jusqu’au sang. Tous les souffles et la bille s’arrêtèrent à l’unisson, le verdict était tombé : face et face, exécuteur le 31.
31, le 13 inversé, 31, comme 31 jours de pénitence. Non sans panache, il lança ses derniers jetons au personnel et se leva dans une atmosphère dramatique, personne ne savait pourtant que ce diable d’homme n’avait plus le moindre rouble en poche pour se nourrir et se loger un mois entier. La croupière se fit remplacer et le suivit aux vestiaires, elle voulut lui parler mais ne trouva rien de mieux qu’un timide :
-« Le double 0 c’était mauvais signe ! »
Il répondit en riant :
-« ‘ Fallait le dire un peu plus tôt, ma chérie. »
Elle regretta ses paroles mais se rassura en le voyant toujours égal à lui-même. Ces 2500 roubles ne représentaient peut-être pas grand-chose pour lui. Il ne la détrompa pas. Il avait vu ce qu’il était venu voir, il n’avait plus rien à faire ici. Cette charmante croupière lui laisserait un souvenir impérissable mais rien de plus, il avait étrangement besoin de rester fidèle à celle qu’il avait abandonnée.
-« A propos », dit-il subitement, « 1 9 27 c’était aussi l’année de naissance de mon père.»
Elle resta un moment médusée, puis esquissa un sourire. Elle aurait préféré un numéro de téléphone mais c’était toujours ça. Son regard trahit ses pensées. Il répondit de tendresse et d’excuses entremêlées et la quitta sans aucun regret. Face efface.
lundi 24 novembre 2008
Harmonie
Quand tous les muscles de votre corps, tous les neurones de votre cerveau recherchent l'harmonie parfaite pour prendre un peu de hauteur...
vendredi 14 novembre 2008
Pamphlet aux héros méconnus
Pamphlet aux héros méconnus
Aux héros méconnus essuyant les stigmates
D’un monde qui s’égare, érigé à la hâte,
Et à toi dont l’honneur injustement bafoué,
Blessé au fond du cœur d’une attaque insensée
Puisses-tu par ces mots retrouver le sourire,
Providentiel remède à nos vies de martyrs.
Si je n’ai eu la chance au détour d’un chemin
De croiser le sillon vertueux d’un des tiens,
J’entendis cependant d’innombrables louanges
Qu’aux côtés de ton nom comme ornements l’on range.
Sois ainsi assuré du soutien de tes pairs
A défaut de celui de monseigneur Terreyre.
Qui inspire ici bas une aussi haute estime
Peut marcher sans rougir l’accusât-on d’un crime
ndla : pour un collègue
Aux héros méconnus essuyant les stigmates
D’un monde qui s’égare, érigé à la hâte,
Et à toi dont l’honneur injustement bafoué,
Blessé au fond du cœur d’une attaque insensée
Puisses-tu par ces mots retrouver le sourire,
Providentiel remède à nos vies de martyrs.
Si je n’ai eu la chance au détour d’un chemin
De croiser le sillon vertueux d’un des tiens,
J’entendis cependant d’innombrables louanges
Qu’aux côtés de ton nom comme ornements l’on range.
Sois ainsi assuré du soutien de tes pairs
A défaut de celui de monseigneur Terreyre.
Qui inspire ici bas une aussi haute estime
Peut marcher sans rougir l’accusât-on d’un crime
ndla : pour un collègue
lundi 1 septembre 2008
Différent ou le klestril
Différent, ou le klestril
Différent ; j’émerveillai dans une immense chambre dont les murs arrondis vacillaient fantomatiquement derrière une brume fine d’un blanc éclatant presque opaque. Aucun angle ne subsistait : un monde flou, sans brisure ni symétrie. Toute réalité géométrique s’enveloppait rond-et-mollement dans ce manteau d’étrange. Il en rayonnait une douceur envoûtante sur laquelle glissait mon regard insouciant comme luge d’enfant sur collines de neige fraîche. A travers l’imposante fenêtre aux contours inattendus vaguement elliptiques, un ciel gulliveresque explorait grand ouvert le nouvel espace qui s’offrait à lui : pi culminait à 4,14 ce jour là. Le ciel était jaune mais le soleil restait bleu. Un pâle croissant d’étoile et des milliers de lunes scintillantes pourfendaient le firmament, dans leur sillage évanescait une traînée de poudre mauve, insaisissable.
J’escaladai un vasistas incertain arrachant quelques lambeaux de vêtements qui flottèrent un instant en suspension avant d’entamer nonchalamment la valse ascendante des feuilles vives printanières. J’accédai ainsi au salon, le cœur à nu, l’œil curieux. La pièce se projetait à l’infini dans un jeu de miroirs espiègles qui se renvoyaient inlassablement son reflet. J’observai un moment ses rebonds successifs jusqu’à les voir se confondre dans le lointain. Les meubles étaient joyeusement distribués dans un reflet ou dans l’autre, j’aperçus mon pianophone qui me faisait signe du quatrième reflet d’un miroir ovaloïde. Comme j’essayai de le rejoindre, il s’éclipsa brusquement dans le deuxième reflet du miroir opposé d’un éclat de rire martelant. Amusé, je fis un tour et demi et là, dans un léger tournis, je vis pour la première fois, souriant aux côtés de mon pianophone comme une paire de vieux amis : le klestril. Cet instrument légendaire se tenait devant moi, apparu comme par enchantement dans l’un des innombrables reflets de mon salon.
Je m’approchai prudemment craignant qu’il ne s’évapore mais il me souriait toujours d’un air avenant. Il prit le temps de m’observer, je fis de même. Une silhouette élancée, fine et vaguelée, amalgame de fragilité et de force, contrastait harmonieusement avec les courbes rondes et puissantes de mon pianophone. Son bois noble et tendre était habillé d’une mince feuille de velours qui devaient rendre son timbre à la fois clair et chaud. Ses cordes n’étaient liées qu’à sa seule extrémité haute et bénéficiaient donc d’une liberté insolite dont elles jouissaient follement, s’entremêlant inextricablement dans des tourbillons insensés : ainsi s’expliquait la richesse inégalable de ses harmoniques. Les aléas du vent dans ses cordes suffisaient à produire le fameux son cristallin, pur, naturel, d’aucune main humaine souillé.
Sur son invitation, je m’assis discrètement au pianophone, envolant quelques modestes phrases auxquelles se joignirent bientôt ses pénétrantes cristallines. Du coin de l’œil, je voyais vibrer sa foisonnante cordelure dans un désordre aussi saisissant qu’indescriptible. Nous musiciâmes un temps indéfini. Farouche pianophoniste solitaire, j’acceptai comme évidence la compagnie mélodieuse qui me tombait du ciel.
Le klestril réapparut régulièrement dans l’un, l’autre des reflets de mon salon comme un petit lutin malicieux. Il parvint à maîtriser, parfois sublimer mes élans musicaux déjantés, je m’adaptai autant que possible à sa perfection ébouriffée. Rires et émotions. Je crois qu’il me fit l’honneur de son affection, je lui rendais à ma façon, maladroite souvent, sincère toujours. Le temps nous rapprochait, mais je restais impressionné, partant timide, malgré la simplicité de ses visites ; parlant longuement sans dire un mot. J’aurais pourtant aimé en apprendre davantage mais n’osais. Plus loquace que moi, il s’en souciait peu, savait répondre aux questions que je ne posais pas. Pendant ce temps, l’appartenid s’enrobait encore, et l’une de ses occupantes aimée ; une nouvelle pièce naquit couvant l’éclosion d’un adorable bébillon qui piaillait à rouge gorge déployée.
Deux éternités s’étaient écoulées dans ce flou artistique quand le klestril m’annonça son départ. Je n’en fus pas surpris, moi qui le voyais s’évaporer dès notre première rencontre. Le retenir ne m’effleura pas, le klestril ne se nourrit que de liberté, l’en priver serait un crime : deux éternités, c’était déjà un miracle. Je me réjouis de le voir s’enivrer dans les apéritifs de ses nouvelles aventures, chancelant quant à moi des effluves de celle que je venais de vivre. Malgré tous mes efforts, je le quittai comme je le connus, sans dire un mot, ni « bonne chance », ni « au revoir », ni « merci ». Quelque malveillant diablotin me nouait la gorge d’une fine cordelette, me privant d’air, de paroles, m’arrachant les larmes des cieux, me tordant le ventre. Cet ultime instant de timidité je devais le regretter douloureusement ; aura-t-il su entendre une dernière fois ce que n’ai su lui dire ?
Le ciel est bleu, le soleil jaune, la lune et les étoiles ont repris leur lent cours nocturne. Les murs sont droits, les fenêtres rectangles, il n’y a plus de miroirs dans le salon ni de vasistas dans la chambre. Les lambeaux de vêtements qui jonchaient le plafond ont recouvert mon cœur frissonnant. Mais à droite du piano est apparu un vortex filin dans lequel s’enroulent en frise échevelée, un pan de mur, une latte de parquet…un coin de canapé, une aile de piano…comme aspirés par un vide mutin d’où perlent les notes d’un joli rire cristallin.
Différent ; j’émerveillai dans une immense chambre dont les murs arrondis vacillaient fantomatiquement derrière une brume fine d’un blanc éclatant presque opaque. Aucun angle ne subsistait : un monde flou, sans brisure ni symétrie. Toute réalité géométrique s’enveloppait rond-et-mollement dans ce manteau d’étrange. Il en rayonnait une douceur envoûtante sur laquelle glissait mon regard insouciant comme luge d’enfant sur collines de neige fraîche. A travers l’imposante fenêtre aux contours inattendus vaguement elliptiques, un ciel gulliveresque explorait grand ouvert le nouvel espace qui s’offrait à lui : pi culminait à 4,14 ce jour là. Le ciel était jaune mais le soleil restait bleu. Un pâle croissant d’étoile et des milliers de lunes scintillantes pourfendaient le firmament, dans leur sillage évanescait une traînée de poudre mauve, insaisissable.
J’escaladai un vasistas incertain arrachant quelques lambeaux de vêtements qui flottèrent un instant en suspension avant d’entamer nonchalamment la valse ascendante des feuilles vives printanières. J’accédai ainsi au salon, le cœur à nu, l’œil curieux. La pièce se projetait à l’infini dans un jeu de miroirs espiègles qui se renvoyaient inlassablement son reflet. J’observai un moment ses rebonds successifs jusqu’à les voir se confondre dans le lointain. Les meubles étaient joyeusement distribués dans un reflet ou dans l’autre, j’aperçus mon pianophone qui me faisait signe du quatrième reflet d’un miroir ovaloïde. Comme j’essayai de le rejoindre, il s’éclipsa brusquement dans le deuxième reflet du miroir opposé d’un éclat de rire martelant. Amusé, je fis un tour et demi et là, dans un léger tournis, je vis pour la première fois, souriant aux côtés de mon pianophone comme une paire de vieux amis : le klestril. Cet instrument légendaire se tenait devant moi, apparu comme par enchantement dans l’un des innombrables reflets de mon salon.
Je m’approchai prudemment craignant qu’il ne s’évapore mais il me souriait toujours d’un air avenant. Il prit le temps de m’observer, je fis de même. Une silhouette élancée, fine et vaguelée, amalgame de fragilité et de force, contrastait harmonieusement avec les courbes rondes et puissantes de mon pianophone. Son bois noble et tendre était habillé d’une mince feuille de velours qui devaient rendre son timbre à la fois clair et chaud. Ses cordes n’étaient liées qu’à sa seule extrémité haute et bénéficiaient donc d’une liberté insolite dont elles jouissaient follement, s’entremêlant inextricablement dans des tourbillons insensés : ainsi s’expliquait la richesse inégalable de ses harmoniques. Les aléas du vent dans ses cordes suffisaient à produire le fameux son cristallin, pur, naturel, d’aucune main humaine souillé.
Sur son invitation, je m’assis discrètement au pianophone, envolant quelques modestes phrases auxquelles se joignirent bientôt ses pénétrantes cristallines. Du coin de l’œil, je voyais vibrer sa foisonnante cordelure dans un désordre aussi saisissant qu’indescriptible. Nous musiciâmes un temps indéfini. Farouche pianophoniste solitaire, j’acceptai comme évidence la compagnie mélodieuse qui me tombait du ciel.
Le klestril réapparut régulièrement dans l’un, l’autre des reflets de mon salon comme un petit lutin malicieux. Il parvint à maîtriser, parfois sublimer mes élans musicaux déjantés, je m’adaptai autant que possible à sa perfection ébouriffée. Rires et émotions. Je crois qu’il me fit l’honneur de son affection, je lui rendais à ma façon, maladroite souvent, sincère toujours. Le temps nous rapprochait, mais je restais impressionné, partant timide, malgré la simplicité de ses visites ; parlant longuement sans dire un mot. J’aurais pourtant aimé en apprendre davantage mais n’osais. Plus loquace que moi, il s’en souciait peu, savait répondre aux questions que je ne posais pas. Pendant ce temps, l’appartenid s’enrobait encore, et l’une de ses occupantes aimée ; une nouvelle pièce naquit couvant l’éclosion d’un adorable bébillon qui piaillait à rouge gorge déployée.
Deux éternités s’étaient écoulées dans ce flou artistique quand le klestril m’annonça son départ. Je n’en fus pas surpris, moi qui le voyais s’évaporer dès notre première rencontre. Le retenir ne m’effleura pas, le klestril ne se nourrit que de liberté, l’en priver serait un crime : deux éternités, c’était déjà un miracle. Je me réjouis de le voir s’enivrer dans les apéritifs de ses nouvelles aventures, chancelant quant à moi des effluves de celle que je venais de vivre. Malgré tous mes efforts, je le quittai comme je le connus, sans dire un mot, ni « bonne chance », ni « au revoir », ni « merci ». Quelque malveillant diablotin me nouait la gorge d’une fine cordelette, me privant d’air, de paroles, m’arrachant les larmes des cieux, me tordant le ventre. Cet ultime instant de timidité je devais le regretter douloureusement ; aura-t-il su entendre une dernière fois ce que n’ai su lui dire ?
Le ciel est bleu, le soleil jaune, la lune et les étoiles ont repris leur lent cours nocturne. Les murs sont droits, les fenêtres rectangles, il n’y a plus de miroirs dans le salon ni de vasistas dans la chambre. Les lambeaux de vêtements qui jonchaient le plafond ont recouvert mon cœur frissonnant. Mais à droite du piano est apparu un vortex filin dans lequel s’enroulent en frise échevelée, un pan de mur, une latte de parquet…un coin de canapé, une aile de piano…comme aspirés par un vide mutin d’où perlent les notes d’un joli rire cristallin.
mercredi 25 juin 2008
L'ennui et le beau
L’Ennui et le Beau
Un soleil suffisamment rare pour être remarqué se fraie un chemin matinal à travers ces pitoyables stores dont le mécanisme soubresautant résiste immanquablement à mon acharnement giratoire. Jus d’orange, couche, biberon, dans l’ordre, pour préserver mon équilibre psychodorsal, et je laisse la pitchoune à ma mère pour remplir mes obligations de surveillance bachelière, armé d’une indifférence et d’une ponctualité royales.
L’ennui, comm’ le quai d’une gare
L’ennui, comme un film de Godard
L’ennui,
C’est la bouche pâteuse au lever le matin
L’ennui,
C’est une fête pieus’ sans bouteilles de vin
L’ennui, dix sept élèves qui composent
L’ennui, de la poésie à la prose
« - Copie ?… - Brouillon… - Vert ?...- Mmh…. (acquiescement de la tête) »
Richesse inouïe du contact humain : un mot seul suffit quand le verbe s’éteint. Que dis-je, un mot ? Un signe, un geste, de la tête ou de la main.
La composition colorée de la salle joue un rôle essentiel dans la prévention de la fraude à l’aube de notre ère post-moderne. Il est donc primordial que tout élève doté de feuilles de brouillon vertes ne soit entouré que d’élèves à brouillons jaunes et vice-versa – ce qui se décline bien sûr à toute paire de couleurs suffisamment distinctes au bénéfice de la santé mentale des enseignants. Le travail de l’artiste-surveillant consiste alors à préserver à tout prix le somptueux mais fragile quadrillage ainsi constitué. Imaginez une seconde la catastrophe esthétique et frauduleuse qui pourrait naître d’un moment d’égarement coupable…J’en frémis…
Une crinière blonde aux teintes orangées,
Une bouteille d’eau sur sa table posée.
Le portrait me revient de l’une puis de l’autre,
Mon regard va et vient de cette une à cette autre
Ce n’est pas le dessin des traits – que je ne vis –
Mais un beau mouvement d’ensemble me surprit.
D’une écriture folle à l’élan saccadé,
Elle fit d’un seul coup la table s’ébranler.
Malgré ce tremblement, de funeste présage,
La bouteille ne vit aucun bas paysage,
Mais – plus frivole – l’eau dans l’hautain récipient
Se mit, elle, à frémir comme mer sous le vent.
Infime vaguelette au soleil exposée,
Etincela bientôt de mil feux enlacés.
Tous ces jeux scintillants projetés au plafond
Subjuguèrent l’ennui dont je fis l’oraison.
Contraste saisissant, insolente, immobile,
La bouteille jamais ne prit part à l’idylle,
Mais ses courbes de femme au pinceau caressées
Se gravèrent en moi, spectateur fasciné.
Car dans sa pureté transcendée par le jour,
Elle était bien semblable à ces fruits de l’amour,
Et sous son bouchon rouge, au vif éclat de lèvre,
On pouvait entrevoir le travail de l’orfèvre.
Aux reflets des vitraux, en cet instant unique,
De l’ennui et du beau, une problématique
Se révéla soudain à mon âme d’esthète
Bousculant sans égard les idées toutes faites.
Comment aurais-je pu ainsi toucher du doigt
L’éphémère beauté dévoilée devant moi
Si j’eus été distrait par une occupation
M’arrachant brusquement à la contemplation ?
Ennui, à travers toi aujourd’hui il émane
De cette eau étoilée à l’ornement diaphane
Un soupçon d’infini, une lueur d’espoir
Qui me tiendront, j’espère, éveillé jusqu’au soir.
Un soleil suffisamment rare pour être remarqué se fraie un chemin matinal à travers ces pitoyables stores dont le mécanisme soubresautant résiste immanquablement à mon acharnement giratoire. Jus d’orange, couche, biberon, dans l’ordre, pour préserver mon équilibre psychodorsal, et je laisse la pitchoune à ma mère pour remplir mes obligations de surveillance bachelière, armé d’une indifférence et d’une ponctualité royales.
L’ennui, comm’ le quai d’une gare
L’ennui, comme un film de Godard
L’ennui,
C’est la bouche pâteuse au lever le matin
L’ennui,
C’est une fête pieus’ sans bouteilles de vin
L’ennui, dix sept élèves qui composent
L’ennui, de la poésie à la prose
« - Copie ?… - Brouillon… - Vert ?...- Mmh…. (acquiescement de la tête) »
Richesse inouïe du contact humain : un mot seul suffit quand le verbe s’éteint. Que dis-je, un mot ? Un signe, un geste, de la tête ou de la main.
La composition colorée de la salle joue un rôle essentiel dans la prévention de la fraude à l’aube de notre ère post-moderne. Il est donc primordial que tout élève doté de feuilles de brouillon vertes ne soit entouré que d’élèves à brouillons jaunes et vice-versa – ce qui se décline bien sûr à toute paire de couleurs suffisamment distinctes au bénéfice de la santé mentale des enseignants. Le travail de l’artiste-surveillant consiste alors à préserver à tout prix le somptueux mais fragile quadrillage ainsi constitué. Imaginez une seconde la catastrophe esthétique et frauduleuse qui pourrait naître d’un moment d’égarement coupable…J’en frémis…
Une crinière blonde aux teintes orangées,
Une bouteille d’eau sur sa table posée.
Le portrait me revient de l’une puis de l’autre,
Mon regard va et vient de cette une à cette autre
Ce n’est pas le dessin des traits – que je ne vis –
Mais un beau mouvement d’ensemble me surprit.
D’une écriture folle à l’élan saccadé,
Elle fit d’un seul coup la table s’ébranler.
Malgré ce tremblement, de funeste présage,
La bouteille ne vit aucun bas paysage,
Mais – plus frivole – l’eau dans l’hautain récipient
Se mit, elle, à frémir comme mer sous le vent.
Infime vaguelette au soleil exposée,
Etincela bientôt de mil feux enlacés.
Tous ces jeux scintillants projetés au plafond
Subjuguèrent l’ennui dont je fis l’oraison.
Contraste saisissant, insolente, immobile,
La bouteille jamais ne prit part à l’idylle,
Mais ses courbes de femme au pinceau caressées
Se gravèrent en moi, spectateur fasciné.
Car dans sa pureté transcendée par le jour,
Elle était bien semblable à ces fruits de l’amour,
Et sous son bouchon rouge, au vif éclat de lèvre,
On pouvait entrevoir le travail de l’orfèvre.
Aux reflets des vitraux, en cet instant unique,
De l’ennui et du beau, une problématique
Se révéla soudain à mon âme d’esthète
Bousculant sans égard les idées toutes faites.
Comment aurais-je pu ainsi toucher du doigt
L’éphémère beauté dévoilée devant moi
Si j’eus été distrait par une occupation
M’arrachant brusquement à la contemplation ?
Ennui, à travers toi aujourd’hui il émane
De cette eau étoilée à l’ornement diaphane
Un soupçon d’infini, une lueur d’espoir
Qui me tiendront, j’espère, éveillé jusqu’au soir.
vendredi 13 juin 2008
La force du destin
La force du destin
Ma fille est un bonheur.
Au réveil, au lieu d'attirer mon attention par les hurlements assourdissants que justifieraient pourtant dix longues heures de jeûne nocturne, elle me tire de mon sommeil par quelques gazouillis timides et mélodieux qu’une oreille, même endormie, de papa gâteau ne saurait ignorer. Merveilleuse adaptation du primate : elle a su trouver le meilleur moyen de se faire traiter avec amour et délicatesse par un père qui préfèrerait se coucher à l’heure où les autres se lèvent. D’excellente humeur je me tire de mon délicieux univers onirique au cœur d’un Japon improbable que jamais ma conscience ne vit. N’ayant que peu de connaissances et clichés d’un pays qui ne m’attire que par les amis qui s’y trouvent, je gagerais que personne au monde n’eut deviné dans la projection hasardeuse de mes songes la lointaine contrée qu’ils se donnaient l’illusion de parcourir. Je me lève donc, encore pénétré de cette transcendante félicité que seuls nos rêves, malheureusement, ont le pouvoir de nous apporter. La journée s’annonce bien, je prévois de retourner à Fontainebleau après une longue abstinence (depuis le chaos précisément). Je suis accueilli par ma fille comme un oiseau par son oisillon : piaillements, gesticulations désordonnées, bonheur de la tête aux pieds. Exceptionnellement, bonne humeur aidant, je la change et la nourris avant même d’avoir pris le temps d’engloutir mon traditionnel et indispensable verre de jus d’orange.
Quelques heures plus tard, quand j’écris ces lignes, je ne suis plus que souffrance, assommé mais non soulagé par les puissantes drogues doctement prescrites. De tous les désagréments que notre fragile condition biologique nous fait subir, celui de ne pouvoir respirer est certainement le plus pénible. Mon dos est un tapis de braises attisées par chacune de mes inspirations. Chaque bouffée d’air nourrit ma douleur plutôt que mon sang. Quelques respirations anorexiques suffisent à peine à ma survie et me rapprochent, cruel paradoxe, d’une asphyxie qui me semble inéluctable. Le moindre effort me demande davantage d’oxygène que je ne puis en recueillir, ce qui est moins gênant qu’il n’y paraît puisque je suis, de fait, paralysé par la douleur ; mais surtout, ne pas paniquer.
Comment ? Un infranchissable roc bellifontain aurait-il eu raison de ma félinité ? Un meurtrier chauffard m’aurait-il refusé une de ces priorités à droite dont je jouis avec autorité ? Oh non, le destin est plus fort que cela, il assouvit rarement sa soif de pouvoir d’une évidence offerte à son épée. Ces voies sont souvent tortueuses et mesquines : c’est d’une bûche sur la tête et non d’un magistral coup d’épée que Cyrano passa de vie à trépas. Le destin ne se contente pas de vaincre, il cherche à humilier sa victime, lui ôtant jusqu’à sa dignité, seul honneur qui lui reste dans les affres de la défaite.
Vendredi 13 juin à 9h30, je me suis tué en posant ma fille dans son transat avant même d’avoir pris le temps d’engloutir mon traditionnel et indispensable verre de jus d’orange.
Ma fille est un bonheur.
Au réveil, au lieu d'attirer mon attention par les hurlements assourdissants que justifieraient pourtant dix longues heures de jeûne nocturne, elle me tire de mon sommeil par quelques gazouillis timides et mélodieux qu’une oreille, même endormie, de papa gâteau ne saurait ignorer. Merveilleuse adaptation du primate : elle a su trouver le meilleur moyen de se faire traiter avec amour et délicatesse par un père qui préfèrerait se coucher à l’heure où les autres se lèvent. D’excellente humeur je me tire de mon délicieux univers onirique au cœur d’un Japon improbable que jamais ma conscience ne vit. N’ayant que peu de connaissances et clichés d’un pays qui ne m’attire que par les amis qui s’y trouvent, je gagerais que personne au monde n’eut deviné dans la projection hasardeuse de mes songes la lointaine contrée qu’ils se donnaient l’illusion de parcourir. Je me lève donc, encore pénétré de cette transcendante félicité que seuls nos rêves, malheureusement, ont le pouvoir de nous apporter. La journée s’annonce bien, je prévois de retourner à Fontainebleau après une longue abstinence (depuis le chaos précisément). Je suis accueilli par ma fille comme un oiseau par son oisillon : piaillements, gesticulations désordonnées, bonheur de la tête aux pieds. Exceptionnellement, bonne humeur aidant, je la change et la nourris avant même d’avoir pris le temps d’engloutir mon traditionnel et indispensable verre de jus d’orange.
Quelques heures plus tard, quand j’écris ces lignes, je ne suis plus que souffrance, assommé mais non soulagé par les puissantes drogues doctement prescrites. De tous les désagréments que notre fragile condition biologique nous fait subir, celui de ne pouvoir respirer est certainement le plus pénible. Mon dos est un tapis de braises attisées par chacune de mes inspirations. Chaque bouffée d’air nourrit ma douleur plutôt que mon sang. Quelques respirations anorexiques suffisent à peine à ma survie et me rapprochent, cruel paradoxe, d’une asphyxie qui me semble inéluctable. Le moindre effort me demande davantage d’oxygène que je ne puis en recueillir, ce qui est moins gênant qu’il n’y paraît puisque je suis, de fait, paralysé par la douleur ; mais surtout, ne pas paniquer.
Comment ? Un infranchissable roc bellifontain aurait-il eu raison de ma félinité ? Un meurtrier chauffard m’aurait-il refusé une de ces priorités à droite dont je jouis avec autorité ? Oh non, le destin est plus fort que cela, il assouvit rarement sa soif de pouvoir d’une évidence offerte à son épée. Ces voies sont souvent tortueuses et mesquines : c’est d’une bûche sur la tête et non d’un magistral coup d’épée que Cyrano passa de vie à trépas. Le destin ne se contente pas de vaincre, il cherche à humilier sa victime, lui ôtant jusqu’à sa dignité, seul honneur qui lui reste dans les affres de la défaite.
Vendredi 13 juin à 9h30, je me suis tué en posant ma fille dans son transat avant même d’avoir pris le temps d’engloutir mon traditionnel et indispensable verre de jus d’orange.
jeudi 22 mai 2008
Les portes du chaos
Les portes du chaos
" - ... bon, rendez-vous au parking alors.- Ok, comment il s'appelle déjà, le site?- Videlle les roches. A tout."
Videlle les roches ... rien d'extraordinaire, à première vue. Pourquoi diable n'y ai-je jamais mis les pieds ? Un rapide coup d'oeil sur une carte : à une vingtaine de kilomètres au nord de fontainebleau, le site est aux portes de Paris. Inconsciemment je n'ai jamais du croire que la nature pouvait être belle à moins de 50 km de notre jungle parisienne : sentiment absurde mais tenace qui m'a probablement tenu éloigné jusqu'alors des quelques sites avoisinant la petite ville de Beauvais. Marco a l'air sûr de son coup, je démarre sans grande conviction et sans grande connaissance de la route à suivre d'ailleurs, mon instinct me guidera : je me suis toujours retrouvé dans l'immense forêt de fontainebleau, ce n'est pas dans ce ridicule bosquet à deux pas de Paris que je me perdrai. Inaltérable confiance en moi, arrogante, et pourtant une fois encore, la chance me sourit. Nul ne saura jamais où mon prétendu instinct m'aurait conduit, mais le destin a remis à plus tard la douloureuse prise de conscience de ma faillibilité : je croise la voiture de Marco, pétaradant tranquillement dans les cuvettes de Palaiseau. Un arrêt à l'air de Lisse, super 98 à 1.62, retrouvailles chaleureuses, naribos, cafés et je me cale confortablement dans les roues de Marco, insondable quiétude, le cerveau éteint. Maintes fois la preuve m'en a été faite, s'il est une personne au monde dont le sens de l'orientation est plus aiguisé que le mien, c'est bien mon vieux pote Marco (et le connaissant, il a certainement imprimé le plan). Ma confiance ne fut pas trahie, nous arrivons sans encombre au petit village de Videlle. Bien plat pays dont les vastes champs de blé semblent rivaliser d'horizontalité et d'ennui, il en émane pourtant un charme indéfinissable, qui réussirait presque à apaiser mon âme torturée, amoureuse de paysages grandioses et déchiquetés, d'écueils béants et d'abîmes infinies. Marco et Blandine sont conquis, je garde malgré tout un scepticisme de principe : décor ordinaire de notre morne bassin parisien. Seul un petit bout de forêt aux modestes dimensions nourrit nos sens d'un parfum de mystère au milieu d'une immensité dénudée, offerte à nos yeux.
Nos deux radars combinés nous conduisent vers un innocent chemin qui pénètre timidement dans une forêt d'apparence assez commune. Quelques pavés et écriteaux nous rappellent la proximité envahissante de l'être humain. "Attention, abeilles", lazzis affectueux, s'ils savaient le mal que je me donne pour maîtriser mon incompréhensible faiblesse, notamment depuis que j'ai une fille à protéger de ces stupides erreurs de la nature. S'agissant d'abeilles et non de guêpes, j'avance sans crainte mais prudemment pour me retrouver subitement face au mur inattendu de mes doutes dressé ironiquement devant moi : "plat pays, dites-vous ?". Infranchissable, autoritaire, tel un mur de prison une platière tranchante de 7 m condamne la lisière du bois sur sa plus grande longueur. Plongé brusquement dans un univers imprévu aux frontières du réel, je me retourne instinctivement, mu par un réflexe d'animal capturé : le piège se serait-il refermé sur moi ? Non, une petite sente abrupte et glissante, nous plonge définitivement au plus profond du rêve à travers ronces et racines. Comme deux enfants lâchés au pays des merveilles, nous la dévalons en courant au mépris de tout danger, Marco dérape sur une traîtresse motte de terre, s'étale de tout son long, confortablement emmêlé dans ses deux crash pads, l'instant d'après, la même motte, pied droit, pied gauche, le sol se dérobe, mais le chat tient sur ses pattes, j'évite Marco, m'agrippe à un arbre, fous rires et griffures de ronces. Blandine, plus sage, descend délicatement, le pied sûr. Ilot de verticalité improbable au coeur d'une mer infinie ! Lassée par tant de platitude, la terre s'est permis un caprice, s'affaissant de quelques mètres pour laisser libre cours à la troisième et ultime dimension de ses songes. Mais prudente, elle a enseveli ses secrets désirs dans un magma inextricable d'orties, de ronces, d'arbres et de roches, protégé par ce surprenant rempart. N'avons-nous pas comme elle quelque honteux ou sublime désir, secrètement enfoui dans la jungle impénétrable de notre cerveau ? Quoi qu'il en soit le piège peut se rabattre sur nous désormais, nous irons jusqu'au bout de son rêve, voyeurs indiscrets mais respectueux de ses fantasmes refoulés.
Suivant le vallon et le chemin avec une certaine facilité, nous contournons par la droite une masse sombre et imposante dont les cimes se perdent, mystérieuses, dans les rayons éblouissants du soleil. Mais le plan et l'instinct infaillible de Marco ne s'y trompent pas, c'est hors des sentiers battus, dans les entrailles de ce monstre, que doit s'achever notre périple. Nous attaquons donc le géant minéral par sa face de droite atteignant rapidement l’une de ses arêtes, aux bords de laquelle nous trouvons les premières traces de notre jeu vertical. Moussus et vieillissants, les blocs ont du voir passer bien peu de grimpeurs dans cette partie relativement excentrée du site. Où te caches-tu, terre promise ? Toujours plus haut, toujours à gauche. Cédant encore à la facilité, nous poursuivons vers le haut, évitant les failles sinister et sinistres qui s’enchevêtrent, redoutables, jusqu’aux confins d’un enfer rocheux. Pauvres naïfs, nous prenons pied sur un large chemin ensoleillé où nous ne tardons pas à rencontrer quelques balises de GR et promeneurs retraités. Sur notre gauche, l’enfer nous nargue, sur notre droite, la forêt s’étend, verte et languissante, assouvie. Précieux instants de répit bucolique avant l’assaut final, sous quel visage se dissimulera la prochaine attaque ? Une tranchée, flamboyant au soleil, nous attire vers les profondeurs, flammèche du brasier venue lécher sournoisement les rebords du chemin, séduisante, effrayante, irrésistible. Ses parois aux teintes rouge vif témoignent du drame brûlant et sanguinaire qui se joue à quelques dizaines de mètres sous nos pieds. Le piège est grossier, repère de vipères ou d’autres créatures infernales, quelques pierres feront fuir les mortelles convives, mais sa face sud est sublime, un 6a d’une pureté sans égale, divinement vertical, qui débouche à même le chemin. L’endroit est idéal pour déposer nos encombrantes affaires, nous y reviendrons à « l’échauffement », pour le moment notre quête est ailleurs, une seule flammèche du feu sacré ne peut satisfaire notre téméraire curiosité. Refusant la porte béante qui s’ouvre devant nous, nous attaquons la bête par surprise, plongeant résolument sur la gauche au gré de notre instinct.
L’accès est fastidieux, nos mollets lacérés subissent les défenses végétales compactes du géant de pierre. Persévérer. La végétation se raréfie puis disparaît laissant enfin place au plus invraisemblable des chaos rocheux qui soit. Qu’ils sont nombreux pourtant ces fameux chaos de la forêt de Fontainebleau, célèbres dans le monde entier, la Dame Jouanne, le désert d’Apremont…rien, absolument rien ne peut être comparé à l’abomination meurtrière qui s’étend sous nos yeux. Monstre assoiffé de sang, aux arêtes acérés, aux gouffres sans fonds, aux crevasses imprévisibles, chaque pas est un réflexe de survie, chaque saut s’achève dans l’inconnu, chaque touffe de mousse peut faire basculer notre existence à jamais. Pourtant dans les aspérités les plus folles, quelques modestes flèches témoignent de l’activité courageuse de nos pairs. Comment ont-ils osé défier le diable ? En style alpin évidemment, quelques spits rouillés en font foi : des grimpeurs suicidaires, il n’y en a pas tant. Pensaient-ils qu’une génération plus tard on viendrait s’attaquer aux molosses muni de trois malheureux crash pads ? Nous n’y songeons même pas à vrai dire, ce serait envisageable pourtant, mais tellement laborieux. Notre plaisir ne consiste pas à déployer des trésors d’imagination pour protéger au mieux tous les aléas d’une chute potentiellement mortelle : si l’on s’y résout de temps à autre pour triompher de quelques blocs majeurs, ce n’est certainement pas la meilleure façon de profiter d’une belle journée ensoleillée entre vieux amis. Oubliant notre activité favorite, nous nous consacrons pleinement au plaisir de gambader follement dans cet univers impitoyable. La dextérité est notre meilleure alliée, l’imprudence notre pire ennemi, concevoir un audacieux équilibre entre les deux est notre jeu. Plus bas renaît le monde végétal, multipliant les pièges, cachant les crevasses, déroulant des tapis de mousses perfides. Le jeu est banni, ce serait folie, et pourtant Marco, non Marco…Un saut ? Un sot ! « Si ça glisse … » dit-il, et il se jette…un saut sans élan possible, un mètre cinquante vers l’avant, presque un mètre vers le haut pour atteindre l’extrême bord d’un rocher très raide, recouvert d’un manteau de mousse humide. Comment a-t-il pu espérer que cela tienne ? Mille fois nous avons dérapé sur cette mousse, sans même sauter, sur un support horizontal. Les chances de succès étaient inexistantes. Serait-ce lui, le démon, maître de ces lieux ? Aurait-t-il déroulé lui-même ce tapis de mousse pour le savoir fiable ? Quelle confiance ! Quelle inconscience ? L’inconscience ne peut se juger qu’en connaissant ses limites, or les limites de cette incroyable force de la nature, je ne les ai jamais entraperçues. Certes, mais la réussite dépendait si peu de lui... Plongé dans un abîme de perplexité, n’étant pas à l’abri moi-même de certains excès que d’autres (même Marco) qualifient de folies, mais qui me semblent à moi plus raisonnables au vu de mes aptitudes, je me gardai donc de tout commentaire, félicitant l’exploit mais contournant l’obstacle par le bas. Il faut préciser bien sûr que la chute ici n’était pas fatale, au pire risquait-il quelques jambes ou chevilles cassées… Oui, mais c’était quasiment inévitable ! Beauté du geste, tourment de l’esprit… Plus loin nous reconnaissons le vallon de départ, nous avons donc contourné puis transpercé la bête, sans armes ni picadors, toreros intrépides. Remontant par la droite, nous atteignons finalement une tranchée semblable à la première, la suivons jusqu’au bout pour accéder logiquement au GR où nos affaires se dorent au soleil à quelques jets de freesbee.
Marco et moi engloutissons le 6a avec volupté, Blandine, notre talentueuse amie, proche de son niveau max, éprouve quelques difficultés liées à sa « petite » taille. Pendant que nous cherchons ensemble la solution à son problème, nous sommes rejoints par Julien qui nous a retrouvé au prix d’un parcours épique. Rien n’y fait, il manque 2 centimètres à Blandine, je me penche au sommet, bien tenu par Julien, saisis sa main au vol et le tour est joué, filmé par Marco. Après avoir cherché vainement un bloc au milieu des orties nous décidons de changer de site, cap sur la padôle et sa fameuse « loco », formidable roc de 6m dont la forme évoque vaguement une grosse locomotive. Plusieurs voies sont ouvertes sur ce bloc, avec un engagement physique et mental inévitable proche de l’exposition, notamment sur « carte orange » (7b), notre projet. Chutes de 4-5 m délicates, il s’agit de viser un petit espace de survie bien étroit entre deux gros cailloux. Un pareur sur chaque caillou, trois crash pads au centre, nous sommes à l’abri de toute éventualité fâcheuse. Julien est le plus à l’aise, manque de peu la sortie, Marco s’en sort pas mal non plus, je me sens bien maladroit de mon côté, en panne de confiance après un mois de blessure. Alors que l’orage gronde au loin, Julien doit nous quitter, nous rejoignons Blandine, plongée dans la méditation. L’atmosphère dramatique est propice aux vagabondages de l’esprit : méditation, spiritisme…les premiers éclairs déchirent l’air encore sec. Je me retire à mon tour, laissant les deux amoureux essuyer seuls la colère vengeresse du titan au sanctuaire profané. Mais ses tentacules ruisselants me rattraperont sur la route, guettant un moment d’inadvertance pour me précipiter dans le chaos. Jetant mes dernières forces dans ce combat sans merci, je parviens à m’extirper de l’enfer. Le soleil reparaît, dans mes rétroviseurs je contemple, fasciné, un arc-en-ciel somptueux. Dernière ruse séduisante du malin pour me détourner de la route salutaire ?
Au même instant, le ciel s’endeuillait à Paris, sinistre…
" - ... bon, rendez-vous au parking alors.- Ok, comment il s'appelle déjà, le site?- Videlle les roches. A tout."
Videlle les roches ... rien d'extraordinaire, à première vue. Pourquoi diable n'y ai-je jamais mis les pieds ? Un rapide coup d'oeil sur une carte : à une vingtaine de kilomètres au nord de fontainebleau, le site est aux portes de Paris. Inconsciemment je n'ai jamais du croire que la nature pouvait être belle à moins de 50 km de notre jungle parisienne : sentiment absurde mais tenace qui m'a probablement tenu éloigné jusqu'alors des quelques sites avoisinant la petite ville de Beauvais. Marco a l'air sûr de son coup, je démarre sans grande conviction et sans grande connaissance de la route à suivre d'ailleurs, mon instinct me guidera : je me suis toujours retrouvé dans l'immense forêt de fontainebleau, ce n'est pas dans ce ridicule bosquet à deux pas de Paris que je me perdrai. Inaltérable confiance en moi, arrogante, et pourtant une fois encore, la chance me sourit. Nul ne saura jamais où mon prétendu instinct m'aurait conduit, mais le destin a remis à plus tard la douloureuse prise de conscience de ma faillibilité : je croise la voiture de Marco, pétaradant tranquillement dans les cuvettes de Palaiseau. Un arrêt à l'air de Lisse, super 98 à 1.62, retrouvailles chaleureuses, naribos, cafés et je me cale confortablement dans les roues de Marco, insondable quiétude, le cerveau éteint. Maintes fois la preuve m'en a été faite, s'il est une personne au monde dont le sens de l'orientation est plus aiguisé que le mien, c'est bien mon vieux pote Marco (et le connaissant, il a certainement imprimé le plan). Ma confiance ne fut pas trahie, nous arrivons sans encombre au petit village de Videlle. Bien plat pays dont les vastes champs de blé semblent rivaliser d'horizontalité et d'ennui, il en émane pourtant un charme indéfinissable, qui réussirait presque à apaiser mon âme torturée, amoureuse de paysages grandioses et déchiquetés, d'écueils béants et d'abîmes infinies. Marco et Blandine sont conquis, je garde malgré tout un scepticisme de principe : décor ordinaire de notre morne bassin parisien. Seul un petit bout de forêt aux modestes dimensions nourrit nos sens d'un parfum de mystère au milieu d'une immensité dénudée, offerte à nos yeux.
Nos deux radars combinés nous conduisent vers un innocent chemin qui pénètre timidement dans une forêt d'apparence assez commune. Quelques pavés et écriteaux nous rappellent la proximité envahissante de l'être humain. "Attention, abeilles", lazzis affectueux, s'ils savaient le mal que je me donne pour maîtriser mon incompréhensible faiblesse, notamment depuis que j'ai une fille à protéger de ces stupides erreurs de la nature. S'agissant d'abeilles et non de guêpes, j'avance sans crainte mais prudemment pour me retrouver subitement face au mur inattendu de mes doutes dressé ironiquement devant moi : "plat pays, dites-vous ?". Infranchissable, autoritaire, tel un mur de prison une platière tranchante de 7 m condamne la lisière du bois sur sa plus grande longueur. Plongé brusquement dans un univers imprévu aux frontières du réel, je me retourne instinctivement, mu par un réflexe d'animal capturé : le piège se serait-il refermé sur moi ? Non, une petite sente abrupte et glissante, nous plonge définitivement au plus profond du rêve à travers ronces et racines. Comme deux enfants lâchés au pays des merveilles, nous la dévalons en courant au mépris de tout danger, Marco dérape sur une traîtresse motte de terre, s'étale de tout son long, confortablement emmêlé dans ses deux crash pads, l'instant d'après, la même motte, pied droit, pied gauche, le sol se dérobe, mais le chat tient sur ses pattes, j'évite Marco, m'agrippe à un arbre, fous rires et griffures de ronces. Blandine, plus sage, descend délicatement, le pied sûr. Ilot de verticalité improbable au coeur d'une mer infinie ! Lassée par tant de platitude, la terre s'est permis un caprice, s'affaissant de quelques mètres pour laisser libre cours à la troisième et ultime dimension de ses songes. Mais prudente, elle a enseveli ses secrets désirs dans un magma inextricable d'orties, de ronces, d'arbres et de roches, protégé par ce surprenant rempart. N'avons-nous pas comme elle quelque honteux ou sublime désir, secrètement enfoui dans la jungle impénétrable de notre cerveau ? Quoi qu'il en soit le piège peut se rabattre sur nous désormais, nous irons jusqu'au bout de son rêve, voyeurs indiscrets mais respectueux de ses fantasmes refoulés.
Suivant le vallon et le chemin avec une certaine facilité, nous contournons par la droite une masse sombre et imposante dont les cimes se perdent, mystérieuses, dans les rayons éblouissants du soleil. Mais le plan et l'instinct infaillible de Marco ne s'y trompent pas, c'est hors des sentiers battus, dans les entrailles de ce monstre, que doit s'achever notre périple. Nous attaquons donc le géant minéral par sa face de droite atteignant rapidement l’une de ses arêtes, aux bords de laquelle nous trouvons les premières traces de notre jeu vertical. Moussus et vieillissants, les blocs ont du voir passer bien peu de grimpeurs dans cette partie relativement excentrée du site. Où te caches-tu, terre promise ? Toujours plus haut, toujours à gauche. Cédant encore à la facilité, nous poursuivons vers le haut, évitant les failles sinister et sinistres qui s’enchevêtrent, redoutables, jusqu’aux confins d’un enfer rocheux. Pauvres naïfs, nous prenons pied sur un large chemin ensoleillé où nous ne tardons pas à rencontrer quelques balises de GR et promeneurs retraités. Sur notre gauche, l’enfer nous nargue, sur notre droite, la forêt s’étend, verte et languissante, assouvie. Précieux instants de répit bucolique avant l’assaut final, sous quel visage se dissimulera la prochaine attaque ? Une tranchée, flamboyant au soleil, nous attire vers les profondeurs, flammèche du brasier venue lécher sournoisement les rebords du chemin, séduisante, effrayante, irrésistible. Ses parois aux teintes rouge vif témoignent du drame brûlant et sanguinaire qui se joue à quelques dizaines de mètres sous nos pieds. Le piège est grossier, repère de vipères ou d’autres créatures infernales, quelques pierres feront fuir les mortelles convives, mais sa face sud est sublime, un 6a d’une pureté sans égale, divinement vertical, qui débouche à même le chemin. L’endroit est idéal pour déposer nos encombrantes affaires, nous y reviendrons à « l’échauffement », pour le moment notre quête est ailleurs, une seule flammèche du feu sacré ne peut satisfaire notre téméraire curiosité. Refusant la porte béante qui s’ouvre devant nous, nous attaquons la bête par surprise, plongeant résolument sur la gauche au gré de notre instinct.
L’accès est fastidieux, nos mollets lacérés subissent les défenses végétales compactes du géant de pierre. Persévérer. La végétation se raréfie puis disparaît laissant enfin place au plus invraisemblable des chaos rocheux qui soit. Qu’ils sont nombreux pourtant ces fameux chaos de la forêt de Fontainebleau, célèbres dans le monde entier, la Dame Jouanne, le désert d’Apremont…rien, absolument rien ne peut être comparé à l’abomination meurtrière qui s’étend sous nos yeux. Monstre assoiffé de sang, aux arêtes acérés, aux gouffres sans fonds, aux crevasses imprévisibles, chaque pas est un réflexe de survie, chaque saut s’achève dans l’inconnu, chaque touffe de mousse peut faire basculer notre existence à jamais. Pourtant dans les aspérités les plus folles, quelques modestes flèches témoignent de l’activité courageuse de nos pairs. Comment ont-ils osé défier le diable ? En style alpin évidemment, quelques spits rouillés en font foi : des grimpeurs suicidaires, il n’y en a pas tant. Pensaient-ils qu’une génération plus tard on viendrait s’attaquer aux molosses muni de trois malheureux crash pads ? Nous n’y songeons même pas à vrai dire, ce serait envisageable pourtant, mais tellement laborieux. Notre plaisir ne consiste pas à déployer des trésors d’imagination pour protéger au mieux tous les aléas d’une chute potentiellement mortelle : si l’on s’y résout de temps à autre pour triompher de quelques blocs majeurs, ce n’est certainement pas la meilleure façon de profiter d’une belle journée ensoleillée entre vieux amis. Oubliant notre activité favorite, nous nous consacrons pleinement au plaisir de gambader follement dans cet univers impitoyable. La dextérité est notre meilleure alliée, l’imprudence notre pire ennemi, concevoir un audacieux équilibre entre les deux est notre jeu. Plus bas renaît le monde végétal, multipliant les pièges, cachant les crevasses, déroulant des tapis de mousses perfides. Le jeu est banni, ce serait folie, et pourtant Marco, non Marco…Un saut ? Un sot ! « Si ça glisse … » dit-il, et il se jette…un saut sans élan possible, un mètre cinquante vers l’avant, presque un mètre vers le haut pour atteindre l’extrême bord d’un rocher très raide, recouvert d’un manteau de mousse humide. Comment a-t-il pu espérer que cela tienne ? Mille fois nous avons dérapé sur cette mousse, sans même sauter, sur un support horizontal. Les chances de succès étaient inexistantes. Serait-ce lui, le démon, maître de ces lieux ? Aurait-t-il déroulé lui-même ce tapis de mousse pour le savoir fiable ? Quelle confiance ! Quelle inconscience ? L’inconscience ne peut se juger qu’en connaissant ses limites, or les limites de cette incroyable force de la nature, je ne les ai jamais entraperçues. Certes, mais la réussite dépendait si peu de lui... Plongé dans un abîme de perplexité, n’étant pas à l’abri moi-même de certains excès que d’autres (même Marco) qualifient de folies, mais qui me semblent à moi plus raisonnables au vu de mes aptitudes, je me gardai donc de tout commentaire, félicitant l’exploit mais contournant l’obstacle par le bas. Il faut préciser bien sûr que la chute ici n’était pas fatale, au pire risquait-il quelques jambes ou chevilles cassées… Oui, mais c’était quasiment inévitable ! Beauté du geste, tourment de l’esprit… Plus loin nous reconnaissons le vallon de départ, nous avons donc contourné puis transpercé la bête, sans armes ni picadors, toreros intrépides. Remontant par la droite, nous atteignons finalement une tranchée semblable à la première, la suivons jusqu’au bout pour accéder logiquement au GR où nos affaires se dorent au soleil à quelques jets de freesbee.
Marco et moi engloutissons le 6a avec volupté, Blandine, notre talentueuse amie, proche de son niveau max, éprouve quelques difficultés liées à sa « petite » taille. Pendant que nous cherchons ensemble la solution à son problème, nous sommes rejoints par Julien qui nous a retrouvé au prix d’un parcours épique. Rien n’y fait, il manque 2 centimètres à Blandine, je me penche au sommet, bien tenu par Julien, saisis sa main au vol et le tour est joué, filmé par Marco. Après avoir cherché vainement un bloc au milieu des orties nous décidons de changer de site, cap sur la padôle et sa fameuse « loco », formidable roc de 6m dont la forme évoque vaguement une grosse locomotive. Plusieurs voies sont ouvertes sur ce bloc, avec un engagement physique et mental inévitable proche de l’exposition, notamment sur « carte orange » (7b), notre projet. Chutes de 4-5 m délicates, il s’agit de viser un petit espace de survie bien étroit entre deux gros cailloux. Un pareur sur chaque caillou, trois crash pads au centre, nous sommes à l’abri de toute éventualité fâcheuse. Julien est le plus à l’aise, manque de peu la sortie, Marco s’en sort pas mal non plus, je me sens bien maladroit de mon côté, en panne de confiance après un mois de blessure. Alors que l’orage gronde au loin, Julien doit nous quitter, nous rejoignons Blandine, plongée dans la méditation. L’atmosphère dramatique est propice aux vagabondages de l’esprit : méditation, spiritisme…les premiers éclairs déchirent l’air encore sec. Je me retire à mon tour, laissant les deux amoureux essuyer seuls la colère vengeresse du titan au sanctuaire profané. Mais ses tentacules ruisselants me rattraperont sur la route, guettant un moment d’inadvertance pour me précipiter dans le chaos. Jetant mes dernières forces dans ce combat sans merci, je parviens à m’extirper de l’enfer. Le soleil reparaît, dans mes rétroviseurs je contemple, fasciné, un arc-en-ciel somptueux. Dernière ruse séduisante du malin pour me détourner de la route salutaire ?
Au même instant, le ciel s’endeuillait à Paris, sinistre…
lundi 24 décembre 2007
Le jour le plus court
19° au zénith, c'est l'angle que faisait le soleil avec l'horizon en ce jour de noël. Bien peu de choses mais quelle magie pourtant quand on prend vraiment le temps d'en profiter, en forêt bien sûr...La brume s'estompe à peine quand j'arrive à grand fracas de techno sur la route cahoteuse qui me mène aux gorges de franchard. Rapidement envahi par la poésie du moment, j'éteins la musique à l'instant même où une famille de sangliers surgit à mon grand étonnement à 50m de ma voiture. Puis le silence total, envoûtant, le soleil est au zénith, il donne pourtant l'impression d'être tout juste levé, comme moi ;). A travers la brume légère, ses rayons jouent à cache-cache avec l'ombre des arbres. Ils paraissent tellement palpables !! ondes ou photons? jamais la théorie corpusculaire de la lumière ne m'est apparue plus séduisante. Je vois comme le fantôme d'une mariée qui étendrait sa robe immaculée sur une forêt de convives squelettiques immobiles. Quelques oiseaux, seuls convives animés de cet étrange décor, gazouillent timidement, pour se réchauffer peut-être... Plus rêveur que grimpeur, j'entame péniblement un semblant d'échauffement avant de m'attaquer à la maîtresse ligne de "miséricorde" qui arbore fièrement sur les hauteurs de la butte sa fabuleuse arrête taillée au couteau. La température me paraît idéale (1°) après les séances de grand froid de la semaine dernière, je me sens en bonne forme et après 1h30 de haute voltige, j'arrive enfin à réaliser la moitié du premier pas du bloc mythique. Entre satisfaction et découragement je redescends dans la vallée m'asseoir aux pieds de "côté coeur" dont la forme amoureuse dissimule cyniquement une escalade teigneuse et traumatisante. Le voile de la mariée s'est envolé, les rayons du soleil se diffractent maintenant à mi hauteur d'une rangée d'arbres quasi infinie comme le regard mystérieux d'une femme à travers ses longs cils recourbés. L'humidité et le froid commencent à s'abattre lourdement sur le fond des gorges et mon corps, semblant suivre la courbe déclinante du soleil, me renvoie en suppliant le reflet pâlissant de mes dernières forces. Je n'ai pas déjeuné comme cela m'arrive souvent en forêt et les quelques gorgées d'eau que j'avale ne suffiront bientôt plus à empêcher ma bouteille d'eau de geler. Je résiste pourtant, par plaisir? par masochisme? par habitude? qui saura...Des crevasses rougissantes, ennemies ultimes du grimpeur, se dessinent à un demi centimètre du bout de mes doigts : un demi centimètre, la taille de la prise sur laquelle je m'acharne depuis plus d'une heure maintenant. Mais les sensations me viennent peu à peu et il me reste un infime espoir de comprendre le premier mouvement du bloc avant de m'effondrer. Et d'une façon toujours aussi soudaine et incompréhensible, l'alchimie se fait, malheureusement je chute au deuxième mouvement presque aussi monstrueux que le premier. Au bout d'une ou deux minutes, j'y retourne vaillamment mais au moment où je pose mes doigts sur le rocher je vois la fontaine de sang qui jaillit de mon index gauche, la séance est terminée. Aucune douleur bien sûr, en trois heures le froid a complètement anesthésié mes doigts. Je remonte vers mes affaires, au loin les fougères défraîchies accentuent la teinte orangée du soleil couchant, seules les hauts des cimes brillent encore de milles feux. Deux mouvements en une séance, il faut savoir accepter les échecs pour accéder aux grandes victoires. Je range mes affaires : un crash pad sur le dos, mais je n'ai plus la force de porter le deuxième. Je le traîne paresseusement derrière moi, de temps en temps il se prend dans les racines stoppant net ma course effrénée vers la chaleur réconfortante de ma voiture. Le sang sur mon doigt a gelé plus qu'il n'a coagulé mais j'arrive enfin à la voiture et j'engloutis avidement la salade de fruits que m'a gentiment préparé ma chère compagne. J'allume le contact puis la meilleure cigarette de ma vie. Sur le chemin du retour j'observe amusé l'ombre gigantesque de ma voiture qui balance de droite à gauche au gré des virages comme un pantin dont on tire les ficelles. Parfois je la vois sur le côté, je peux même distinguer ma silhouette qui se heurte frénétiquement à la végétation sur le bord de la route. J'omets volontairement quelques détails de mon retour qui pourraient vous effrayer, mais bon on ne vit qu'une seule fois même quand on a plusieurs vies : seuls quelques radars béants freinent ponctuellement mon élan, armes sournoises mais ô combien dérisoires d'une autorité que je méprise tel un Lupin anarchiste et aristocrate à la fois. La vie est de plus en plus dense à l'approche de Paris et il en est de même du trafic, je me retrouve dans une cohorte ininterrompue de voitures qui roulent tristement à 110 avec un effet soporifique plus dangereux encore que ne l'est pour moi l'ivresse de la vitesse. Je pense à Lauriane qui craint toujours que le conducteur ne s'assoupisse, ça me fait sourire avec tendresse et me maintient éveillé, comme d'habitude, combien de fois m'aura-t-elle sauvé la vie... Bientôt nous serons chez mes parents pour fêter Noël certains chanteront faux d'autres chanteront juste mais tout le monde chantera, même moi, pourtant Dieu sait que je ne crois pas en lui ;)
Joyeux Noël à tous,Louis
samedi 15 décembre 2007
Du septième ciel au huitième degré
Le miroir se brise enfin, 7 ans de ... labeur. 7 ans de souvenirs qui affluent en 30 secondes, de rêves en espoirs, de souffrances en doutes. 7 ans d'obsession jours et nuits sans relâche : 10 à 20 heures d'entraînement par semaine, mes débuts en 2000, mes premiers pas dans le 7a en 2001, jusqu'à mon premier 7c en 2007. Les séances de muscu interminables avec marco où l'on finissait à moitié dans les pommes, les chutes de 5-6m dont on se relève miraculeusement en un seul morceau, les semaines entières passées sur un mouvement qui finit par rentrer ou pas, les lignes inachevées qui vous tordent le ventre de frustration, les lignes sublimes qui vous mènent au septième ciel, les matins d'hiver glaciaux et solitaires, les longues journées d'été entre potes, les blessures incessantes aux doigts, au dos, au coude, aux cuisses, aux épaules et j'en passe. Une très longue histoire pour un seul objectif enfin réalisé : mon premier 8a bloc aujourd'hui même. Quasiment toute la difficulté du monde concentrée en un seul mouvement, une demi seconde à peine : il se nomme "la balance", sans la prise taillée. initialement le bloc avait été ouvert avec une prise taillée et cotait "seulement" 7c+, la solution sans la prise taillée en départ sauté à deux mains a été trouvée peu après ajoutant une certaine part d'aléatoire et de coordination, la dégradation des prises avec le temps aidant, la cotation a été évaluée à 8a ("petit" 8a certes mais vrai 8a). Bon je suis trop épuisé pour vous raconter plus en détail le récit de cette journée épique et mon histoire d'amour avec ce bloc. Mais vous pouvez jeter un coup d'oeil sur bleau.info mon nom s'y trouve en première page (que d'orgueil, pardonnez moi)voilà, je ne vous embêterai plus jamais avec mes histoires de grimpe, fini le chiffre 7, vive le 8 : mon premier 8a et puis ... 2008 la naissance de notre pitchounette, il est temps de passer à un numéro "père" :)
lundi 12 février 2007
un élan de tristesse
l'histoire d'un jour qui devait être le bon, lever 7h pour aller en cours, un rapide coup d'oeil sur la météo : éclaircies et averses dans l'après midi. Ça fait 10 jours que j'attends une ouverture pour concrétiser un rêve de tristesse, les derniers essais avaient été plus que prometteurs malgré des conditions d'adhérence médiocres. 8h-11h cours de chimie, le sol est trempé à 8h (c'était prévu) mais le vent fait rapidement son oeuvre et je vois de ma salle l'humidité s'en aller peu à peu au grand étonnement de mes élèves qui se demandent pourquoi j'ai le nez collé à la fenêtre. Les mains sont moites et le coeur bat à 5000. 11h quelques formalités à régler puis je file chez moi me changer, avaler un sandwich et vroum... je dois être de retour avant 18h, j'ai une réunion parents profs importante. 13h j'arrive à bleau, les blocs sont secs comme je l'espérais. Sans même prendre le temps de me chauffer je me jette sur tristesse. Le bloc est grand (9-10m) le bloc est imposant, le bloc est majeur. Deux mouvements extrêmes sur 4m font toute la cotation du bloc (7c), le reste en 6a maximum n'est qu'une histoire de calme. Je n'ai jamais réalisé le deuxième mouv mais je maîtrise le premier. Je suis seul, il y a du vent et j'ai froid. Il me faut dix bonnes minutes et 5-6 essais pour refaire le premier mouv. 20 minutes environ et une dizaine d'essais encore pour me mettre dans la position pour engager le deuxième. Et là le drame, une petite bruine vicieuse a commencé à mouiller la prise clé et je paie cash : énorme chute imprévue au pire moment, heureusement je connais bien la position des obstacles au sol et je réussis à éviter une grosse pierre au risque de me casser un bras. La pluie ne tombe plus, mais le vent gronde de plus belle, je suis un peu choqué, je retape un essai sans conviction : j'ai peur. Dépité je passe à un autre bloc (bas) pendant 45 minutes environ sans succès, le moral n'y est plus, je m'en retourne à mes affaires qui traînent avec humilité aux pieds de tristesse. Allez un petit rayon de soleil, ça mérite bien une dernière tentative. La prise est sèche, je sens mes doigts s'agripper avec force et j'arrive à engager le deuxième mouv sans succès mais c'est bon pour ce que j'ai. On est reparti pour quelques runs, ça progresse, plus que 10 cm, plus que 5...je crie, je hurle, la frustration et l'envie irrésistible me regagnent. Et soudain un instant de magie, j'envoie ma main gauche au bout du monde et ça tient, l'émotion est énorme, cette impression d'aller là où peu d'hommes sont allés (certains des tous meilleurs grimpeurs du monde se sont cassés les dents sur ce bloc). La suite je me la suis faite dans ma tête des centaines de milliers de fois, je connais chaque mouvement, j'ai lorgné chaque prise et je progresse sans réfléchir: 5m, 6m.... une prise est sale, je réfléchis, je doute, donc je ne suis plus. Ce qui ne devait pas arriver arriva : je commets l'erreur de regarder vers le bas, j'aperçois, minuscule, mon crash pad au milieu des pierres. Si je glisse sur cette foutue prise c'est la chute, je risque très gros, si je saute je peux viser mon crash et survivre. Le mouvement à faire est d'une simplicité enfantine pourtant je n'hésite même pas : le vent, le froid, la pluie ont eu raison de mon courage, je saute. La chute est très très rude mais bonne, je m'en remets doucement mais la pluie s'invite à nouveau, un dernier essai pourri puis l'averse fatale. Les cordes tombent du ciel, il est4h je dois rentré. Un rêve naît et puis s'en va. à plus les amis, quelle tristesse!!
ndla : 5 jours plus tard le 17 février 2007, j'enchaîne enfin tristesse. La photo ci-dessus a été prise par un ami le jour même : il s'agit du fameux deuxième mouvement, main gauche au bout du monde.
ndla : 5 jours plus tard le 17 février 2007, j'enchaîne enfin tristesse. La photo ci-dessus a été prise par un ami le jour même : il s'agit du fameux deuxième mouvement, main gauche au bout du monde.
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